Les enfants n’appartiennent pas aux algorithmes

Culture - 8 octobre 2026

L’Europe s’efforce de remettre de l’ordre dans les relations entre les mineurs, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle. Le défi ne consiste pas à diaboliser la technologie, mais à défendre ce qu’aucun algorithme ne devrait jamais pouvoir remplacer : l’éducation, la liberté de grandir et la possibilité de vivre sans être constamment captivé par un écran.

Il y a une scène qui est devenue courante chez nous : un enfant entre dans la cuisine, prend son téléphone « juste un instant » pour consulter un message et, vingt minutes plus tard, il est toujours là. Une vidéo en entraîne une autre, une notification ouvre un réseau social, un algorithme propose des contenus de plus en plus similaires à ce qui vient d’être visionné. Pendant ce temps, le dîner refroidit.

Il ne s’agit plus simplement d’une question de discipline familiale. C’est devenu un enjeu politique, culturel et même anthropologique : qui éduque nos enfants ?

La question n’est plus purement théorique. Le 17 septembre, la Commission européenne a présenté l’« EU KIDS ACT », une proposition visant à modifier la manière dont les mineurs accèdent aux réseaux sociaux, aux plateformes de partage de vidéos, aux jeux vidéo et aux chatbots basés sur l’intelligence artificielle. Le document officiel de la Commission, intitulé « Approche de l’UE en matière de sécurité des enfants en ligne » (COM(2026) 680 final), part d’un constat préoccupant : selon l’Eurobaromètre de 2026, les adolescents passent en moyenne 4,5 heures en ligne les jours d’école et 6,1 heures le week-end.

La conclusion politique que Bruxelles commence à tirer est importante : on ne peut pas se contenter de demander aux adultes de protéger les jeunes contre les produits numériques conçus pour capter leur attention.

Si le produit est l’enfant, le client n’est plus simplement l’adulte

Depuis des années, nous abordons ce problème comme s’il s’agissait exclusivement d’une question éducative : « Vérifiez combien de temps ils passent au téléphone », « Mettez en place un contrôle parental », « Dites-leur de l’éteindre ».

Tout cela est vrai. Mais incomplet.

Le document européen reconnaît que de nombreux modèles économiques numériques sont conçus pour maximiser le temps passé devant un écran et peuvent exploiter les vulnérabilités des mineurs. Le défilement infini, les notifications constantes, les systèmes de récompenses et les recommandations personnalisées font partie intégrante de la conception de ces produits.

D’un point de vue conservateur, cet aspect mérite une attention particulière.

Le conservatisme n’est pas une nostalgie d’un monde sans technologie. C’est la conviction que tout ce qui est techniquement possible n’est pas automatiquement bénéfique pour les êtres humains, en particulier lorsqu’il s’agit de personnes qui sont encore en phase de développement.

Un enfant n’est pas un consommateur adulte en version réduite. Un adolescent de quatorze ans ne dispose pas nécessairement des outils cognitifs et émotionnels nécessaires pour reconnaître des formes sophistiquées de manipulation. Et un algorithme n’est pas un éducateur.

La Commission l’exprime en termes remarquablement clairs : « Ce sont les parents qui doivent élever leurs enfants, pas les algorithmes. »

Le principe fondamental de la loi européenne « KIDS ACT » repose sur une approche progressive en matière d’accès. Les enfants de moins de 13 ans n’auraient pas accès aux réseaux sociaux. Entre 13 et 15 ans, certains services pourraient être utilisés via un « mini-compte » soumis à la supervision d’un adulte, avec des fonctionnalités limitées et une durée d’utilisation quotidienne plafonnée à une heure. À partir de 15 ans, les mineurs pourraient ouvrir leur propre compte de manière autonome, tout en continuant à bénéficier d’un environnement numérique sûr. Pour les enfants âgés de zéro à trois ans, la Commission recommande d’éviter l’exposition aux écrans et de privilégier les interactions en face à face.

Il ne s’agit donc pas simplement d’« interdire les réseaux sociaux ».

Il s’agit d’une philosophie différente : la liberté numérique devrait évoluer au fur et à mesure que la personne gagne en maturité.

Nous acceptons déjà ce principe dans d’autres domaines. Nous ne permettons pas à un enfant de conduire une voiture, car la liberté, pour être véritablement exercée, présuppose des capacités et un sens des responsabilités. Nous ne leur donnons pas de carte de crédit sans limite, car ils ne disposent pas encore des outils nécessaires pour la gérer.

Pourquoi, alors, devrions-nous considérer comme normal qu’un enfant de douze ans accède à un environnement numérique mondial où des inconnus, la publicité, des contenus à caractère sexuel, des influenceurs, des escrocs et des algorithmes se disputent son attention ?

L’aspect le plus intéressant de la loi européenne KIDS ACT ne concerne peut-être même pas l’âge. Il s’agit de savoir à qui incombe la charge de prouver qu’un service est sûr.

Aujourd’hui, les adultes ont souvent besoin de connaissances quasi équivalentes à celles d’un ingénieur en informatique : paramètres de confidentialité, contrôles, comptes, filtres, autorisations et notifications. La proposition européenne inverse la perspective : ce sont les plateformes qui devront démontrer qu’elles ont conçu des services sûrs pour les mineurs.

La Commission évoque le concept de « sécurité dès la conception » : pas de défilement infini, pas de notifications trompeuses, un contrôle accru sur les systèmes de recommandation, des profils des mineurs privés par défaut, le blocage des contacts indésirables et des outils simples pour signaler les contenus préjudiciables.

Si une entreprise fabrique un jouet destiné aux enfants, nous exigeons qu’il soit sûr avant d’arriver entre leurs mains. Devrions-nous accepter qu’une application utilisée quotidiennement par des millions d’adolescents puisse être conçue sans le même niveau de rigueur ?

On voit ici se dessiner un principe économique important : ceux qui tirent profit d’un service doivent assumer une part de responsabilité appropriée face aux risques que ce service engendre.

Pour autant, il faut également éviter l’erreur inverse : faire de la technologie le nouveau bouc émissaire.

Le monde numérique est source de connaissances, de créativité et d’opportunités de connexion. Le rapport PISA 2025 de l’OCDE préconise une interprétation nuancée : une utilisation modérée et ciblée des appareils peut favoriser l’apprentissage, tandis qu’une utilisation récréative prolongée à l’école est associée à des résultats moins bons.

En Italie, le problème semble particulièrement concret. Trente-sept pour cent des élèves indiquent que leurs camarades de classe sont distraits par des appareils numériques pendant la plupart ou la totalité des cours de sciences, contre une moyenne de 28 % au sein de l’OCDE. Les élèves italiens qui signalent ce type de distraction obtiennent, en moyenne, 13 points de moins en sciences que leurs camarades.

Cela ne signifie pas que « le téléphone est nocif ». Cela signifie quelque chose de plus raisonnable : un outil peut être utile et, en même temps, devenir nocif lorsqu’il est utilisé au mauvais moment, de manière inappropriée ou sans limites.

C’est la vieille vertu de la modération, appliquée au monde nouveau.

L’éducation doit offrir davantage que ce que propose l’écran

Il y a un autre domaine qui mérite votre attention : l’éducation.

La Commission propose des formations destinées aux enseignants et aux chefs d’établissement, une initiation au numérique et à l’intelligence artificielle, une éducation à la sécurité en ligne ainsi que des mesures visant à renforcer la résilience des jeunes. Mais elle propose également des initiatives bien moins techniques : davantage de sport, d’art, de bibliothèques, de clubs de jeunes et d’espaces communautaires.

Il s’agit de l’une des parties les plus importantes de ce document.

Un adolescent ne doit pas seulement apprendre à mieux utiliser Internet. Il doit mener une vie suffisamment riche pour ne pas avoir besoin d’Internet afin de combler chaque moment de vide.

Un match de football, une répétition de théâtre, une promenade entre amis, un livre lu sur le canapé, une conversation avec un grand-parent : ces expériences en apparence simples forgent l’identité, le sentiment d’appartenance, la patience et la capacité à vivre avec les autres.

Un algorithme peut vous proposer un millier d’amis. Mais il ne peut pas vous apprendre ce qu’est l’amitié.

Le fait que Bruxelles s’oriente dans cette direction n’est pas le fruit du hasard.

Le Royaume-Uni a annoncé des mesures visant à empêcher les plateformes de réseaux sociaux de proposer leurs services aux moins de 16 ans et met en place des mesures de protection supplémentaires pour les adolescents et les mineurs. L’Australie s’est également orientée vers un seuil d’âge fixé à 16 ans, tandis que plusieurs pays européens envisagent des initiatives nationales.

La tendance internationale est donc claire : l’époque où l’on laissait les plateformes se réguler entièrement elles-mêmes touche à sa fin.

Mais c’est précisément pour cette raison que nous devons rester vigilants de l’autre côté.

La protection des enfants ne doit pas servir de prétexte à une surveillance généralisée des adultes. La vérification de l’âge doit être efficace, mais aussi respectueuse de la vie privée. La loi européenne « KIDS ACT » prévoit des outils destinés à vérifier l’âge sans stocker de documents d’identité ni de données biométriques.

Protéger les enfants ne signifie pas construire une société dans laquelle chacun doit sans cesse prouver son identité.

La liberté reste une valeur, même lorsque l’on encadre la liberté numérique.

La loi européenne « KIDS ACT » devra encore être examinée et approuvée par le Parlement européen et le Conseil. Le texte est donc susceptible d’évoluer.

Mais la question est désormais posée et ne peut être considérée comme un simple différend concernant des applications.

Ce dont il s’agit ici, c’est de déterminer quelle conception de l’enfance nous souhaitons défendre.

Une enfance marquée par une attention sans cesse perturbée, une comparaison permanente avec les autres, la recherche de l’approbation et une consommation effrénée de contenus ?

Ou bien une enfance où un enfant a encore le droit de s’ennuyer, de jouer, de faire des erreurs, de lire lentement, de parler en regardant quelqu’un dans les yeux et de grandir sans être constamment évalué à l’aune d’un nombre de « likes » ?

La réponse des conservateurs devrait être claire.

Il ne faut pas avoir peur de la technologie. Il faut avoir suffisamment confiance en l’être humain pour exiger que la technologie reste à son service.

Un algorithme peut connaître nos préférences, prédire notre comportement et même imiter une conversation. Mais il ne peut pas être notre père, notre mère, notre professeur ou notre ami.

Car éduquer ne signifie pas passer un maximum de temps devant un écran.

L’éducation consiste à préparer une personne à la liberté.

Et pour un enfant, la liberté commence aussi par la possibilité d’éteindre l’écran.