Pendant des décennies, l’approche irlandaise de l’énergie nucléaire a reposé sur une étrange contradiction. L’État a interdit la production d’électricité par fission nucléaire sur son territoire, tout en acceptant d’importer de l’électricité provenant de systèmes comprenant de l’énergie nucléaire à l’étranger. Il a considéré la production nationale d’électricité nucléaire comme politiquement impensable, tout en comptant sur l’interconnexion avec la Grande-Bretagne et, bientôt, avec la France pour renforcer la sécurité de l’approvisionnement. Cette position n’a jamais été particulièrement cohérente. Elle devient aujourd’hui impossible à défendre.
C’est pourquoi le projet de loi 2026 sur la réglementation de l’électricité (suppression des interdictions de la fission nucléaire) de James O’Connor TD est important. La proposition du député du Fianna Fáil supprimerait les barrières statutaires qui empêchent la fission nucléaire d’être envisagée dans le cadre du système électrique irlandais. Il ne s’agit pas de construire un réacteur. Elle ne choisit pas de site. Elle ne règle pas les questions de coût, de déchets, de réglementation, de planification ou de consentement public. Mais il fait quelque chose d’important : il remet en question le tabou juridique qui a empêché l’Irlande d’avoir un débat national sérieux sur l’une des sources d’électricité à faible teneur en carbone les plus fiables qui soient.
Il s’agit là d’un moment politique important.
L’interdiction date de la loi de 1999 sur la réglementation de l’électricité, qui stipule qu’un décret autorisant la production d’électricité ne doit pas prévoir l’utilisation de la fission nucléaire. L’interdiction a également été reflétée dans le droit de l’urbanisme, notamment dans la loi sur l’urbanisme et le développement de 2024. En pratique, la politique irlandaise n’a pas simplement choisi de ne pas construire d’énergie nucléaire. Elle a rendu l’option légalement indisponible.
Pendant des années, cette position a été défendue avec très peu d’arguments. En mars 2021, lorsque Carol Nolan TD a demandé si le gouvernement avait l’intention de revenir sur l’interdiction, la réponse d’Eamon Ryan, ministre de l’énergie, a été directe : les centrales de production d’électricité à partir de l’énergie nucléaire étaient interdites et le gouvernement n’avait pas l’intention de changer cette position. Cette réponse reflète bien l’état d’esprit de l’époque. Le nucléaire n’a pas été évalué comme une technologie énergétique parmi d’autres. Il a été exclu avant même le début de l’analyse.
Cette ancienne certitude s’affaiblit aujourd’hui. Le Taoiseach Micheál Martin a déclaré que l’Irlande devrait examiner sérieusement l’énergie nucléaire, y compris le potentiel des petits réacteurs modulaires. M. O’Connor affirme que de hauts responsables du Fianna Fáil ont soutenu son projet de loi. L’Irish Times, qui n’est pas une voix téméraire en matière de politique énergétique, a affirmé que le débat méritait d’être rouvert. Même les opposants formulent de plus en plus souvent leurs objections en termes de coûts, de délais et d’aspects pratiques, au lieu de prétendre que le sujet ne peut pas être discuté.
Ce changement a été imposé par la réalité. Les prix de l’électricité en Irlande sont parmi les plus élevés d’Europe. Les données d’Eurostat pour le second semestre 2025 montrent que l’Irlande a les prix de l’électricité hors ménages les plus élevés de l’UE. Les ménages sont également confrontés à des coûts énergétiques élevés. Pour les entreprises, en particulier celles qui consomment beaucoup d’énergie, il s’agit d’un problème de compétitivité. Pour les familles, c’est un problème de coût de la vie. Pour l’État, il s’agit d’un problème de sécurité énergétique.
Dans le même temps, la demande en électricité de l’Irlande augmente. La croissance démographique, les centres de données, le chauffage électrique, les véhicules électriques et l’activité industrielle sont autant de facteurs qui augmentent la pression sur le réseau. La réponse du gouvernement a été de s’appuyer fortement sur les énergies renouvelables, en particulier l’énergie éolienne, avec pour objectif de satisfaire 80 % de la demande d’électricité à partir de sources renouvelables. L’Irlande a fait de réels progrès dans le domaine de l’éolien terrestre et du solaire. Il faut le reconnaître. Mais cela n’élimine pas la principale difficulté. L’énergie éolienne et solaire dépend des conditions météorologiques. Ils nécessitent un renforcement du réseau, un stockage, une production de secours et une interconnexion. Ce sont des éléments essentiels du système, mais ils ne constituent pas, à eux seuls, un système complet.
Le potentiel éolien offshore de l’Irlande est énorme. Il doit être développé. Mais le programme s’est déjà heurté à des problèmes familiers : retards de planification, contraintes de réseau, capacité portuaire, questions de financement et risques de livraison. Une politique énergétique sérieuse ne peut pas placer tous ses paris stratégiques sur un seul ensemble de technologies et espérer ensuite que l’ingénierie, les conditions météorologiques et les lois de planification s’alignent parfaitement sur les objectifs politiques.
L’énergie nucléaire s’attaque à une autre partie du problème. Elle fournit une électricité ferme, de grande capacité et à faible teneur en carbone. Elle peut fonctionner jour et nuit. Elle ne dépend pas de la vitesse du vent ou de la lumière du soleil. Elle offre une stabilité du système que les sources intermittentes ne peuvent pas offrir. Cela n’en fait pas une solution simple, bon marché ou rapide. En revanche, elle est pertinente.
Les objections habituelles méritent d’être prises au sérieux. Les grandes centrales nucléaires sont gourmandes en capitaux et lentes à construire. Les projets occidentaux ont trop souvent souffert de dépassements de coûts et de retards. L’Irlande n’a pas d’organisme national de réglementation nucléaire pour la production d’électricité, pas de main-d’œuvre nucléaire établie, pas de sites sélectionnés et pas de politique établie en matière de déchets. Les petits réacteurs modulaires sont prometteurs, mais la plupart ne sont pas encore déployés commercialement à grande échelle en Europe. Quiconque prétend que le nucléaire pourrait réduire les factures d’électricité des Irlandais dans les cinq prochaines années n’est pas honnête.
Mais ce n’est pas un argument pour maintenir une interdiction. C’est un argument pour commencer le travail.
L’abrogation de l’interdiction permettrait à l’Irlande de mener des études de faisabilité appropriées, d’établir une voie réglementaire, d’examiner les implications pour le réseau, d’évaluer les sites possibles, de participer plus sérieusement à la recherche nucléaire européenne et d’examiner si les petits réacteurs modulaires pourraient s’adapter à un réseau insulaire plus petit. Elle permettrait également aux décideurs politiques de comparer honnêtement le nucléaire aux coûts complets d’un réseau à forte intensité d’énergies renouvelables, y compris la capacité de secours, le stockage, les réductions, les améliorations de la transmission et les mesures de sécurité de l’approvisionnement.
C’est le débat que l’Irlande a évité pendant trop longtemps.
Le contexte européen a fortement évolué. En 2022, la Commission européenne a inclus l’énergie nucléaire, sous conditions, dans la Taxonomie de l’UE pour les activités durables. Le groupe ECR a salué cette décision, estimant que le nucléaire et le gaz doivent être reconnus comme faisant partie d’une transition réaliste. Alexandr Vondra a fait remarquer que le nucléaire était auparavant considéré comme un mot presque interdit dans certaines parties de Bruxelles, mais qu’il était désormais reconnu comme une ressource propre. Bogdan Rzońca a également fait valoir que le nucléaire et le gaz pouvaient contribuer à un approvisionnement stable et abordable et à une réduction rapide des émissions si on leur donnait accès au capital.
Cette position a bien vieilli. La crise énergétique que l’Europe a connue après l’invasion de l’Ukraine par la Russie a mis en évidence le danger d’une trop grande dépendance à l’égard des combustibles fossiles importés et d’hypothèses politiquement commodes. L’abandon progressif du nucléaire par l’Allemagne reste un avertissement. En fermant sa capacité nucléaire opérationnelle tout en dépendant fortement du gaz et, parfois, du charbon, l’Allemagne a montré comment une politique énergétique idéologique peut se heurter à la réalité physique.
D’autres pays ont tiré des conclusions différentes. La France continue de compter sur le nucléaire pour la majeure partie de son électricité et possède l’un des systèmes électriques les moins carbonés d’Europe. La centrale finlandaise Olkiluoto 3, malgré sa construction longue et coûteuse, fournit aujourd’hui au réseau finlandais une importante capacité à faible émission de carbone. La Belgique, qui s’était engagée à sortir du nucléaire, a décidé de prolonger la durée de vie de ses réacteurs et a abrogé sa loi sur la sortie du nucléaire en 2025. Dans toute l’Europe, on ne se demande plus si le nucléaire est acceptable en principe, mais comment il peut contribuer à la sécurité énergétique, à la décarbonisation et à la compétitivité industrielle.
La stratégie de mars 2026 de la Commission européenne sur les petits réacteurs modulaires renforce ce changement. Bruxelles souhaite désormais que les premiers projets européens de SMR soient mis en service au début des années 2030. Cela ne signifie pas que l’Irlande doive souscrire à toutes les affirmations optimistes de l’industrie nucléaire. Cela signifie que l’UE elle-même reconnaît désormais que la technologie nucléaire modulaire peut jouer un rôle dans la prochaine phase de développement des énergies propres. L’Irlande ne doit pas être légalement absente de cette conversation.
La question de l’interconnexion se pose également. L’Irlande importe déjà de l’électricité par l’intermédiaire de liaisons avec la Grande-Bretagne, dont le parc de production comprend de l’énergie nucléaire. L’interconnexion celtique avec la France renforcera la connexion de l’Irlande avec un pays où l’énergie nucléaire est au cœur du système électrique. Cette démarche est judicieuse du point de vue de la sécurité de l’approvisionnement. Mais elle met également en évidence la faiblesse de la position nationale de l’Irlande. Si l’électricité d’origine nucléaire est acceptable lorsqu’elle est produite à l’étranger, pourquoi la technologie est-elle si inacceptable que l’Irlande ne peut même pas envisager de la produire chez elle ?
Les opposants répondent que l’Irlande est trop petite, que le nucléaire prendrait trop de temps et que les investissements devraient se concentrer sur l’éolien en mer. Ces arguments peuvent influer sur la décision finale. Ils ne justifient pas une interdiction légale. Un pays mature doit pouvoir étudier une option et la rejeter sur la base de preuves si les chiffres ne fonctionnent pas. Ce qu’il ne doit pas faire, c’est interdire l’analyse à l’avance.
Le projet de loi O’Connor doit donc être compris modestement mais sérieusement. Il ne s’agit pas d’une politique énergétique complète. Il s’agit d’une ouverture nécessaire. Si elle était adoptée, l’Irlande aurait encore besoin d’une évaluation nucléaire nationale, d’une conception réglementaire, d’une consultation publique, d’une planification des compétences, d’une préparation aux situations d’urgence, d’une analyse de la politique des déchets et d’une comparaison claire avec les autres solutions possibles. Ces étapes prendraient des années. C’est précisément la raison pour laquelle le travail doit commencer maintenant.
Le pire argument de la politique énergétique irlandaise est l’affirmation selon laquelle, parce que quelque chose ne peut pas aider immédiatement, il ne faut pas l’examiner. Cette mentalité a contribué à la faiblesse actuelle. Les réseaux électriques se construisent sur des décennies. Les décisions que l’Irlande n’a pas prises il y a vingt ans déterminent les prix et les contraintes d’aujourd’hui. Les décisions évitées aujourd’hui façonneront les années 2040.
L’Irlande a besoin de vent. Elle a besoin de solaire. Elle a besoin d’interconnexions. Elle a besoin de stockage. Elle a besoin d’investissements dans le réseau. Elle aura probablement besoin de gaz flexible pendant un certain temps. Mais elle a aussi besoin d’une énergie ferme à faible teneur en carbone, et elle doit avoir l’honnêteté intellectuelle d’admettre que le nucléaire a sa place dans cette discussion.
L’ECR a eu raison sur cette question. Une stratégie sérieuse de décarbonisation ne devrait pas discriminer des technologies éprouvées pour satisfaire des préférences idéologiques. Le critère doit être de savoir si une source d’énergie renforce la sécurité, réduit les émissions, favorise l’accessibilité financière et protège la compétitivité industrielle. Le nucléaire a manifestement le potentiel pour répondre à ces critères.
L’Irlande n’est pas sur le point de devenir la France. Personne ne devrait non plus prétendre que l’énergie nucléaire est une réponse facile aux problèmes énergétiques de l’État. Mais maintenir une interdiction légale tout en important de l’électricité d’origine nucléaire et en luttant contre des prix élevés n’est pas de la prudence. C’est de l’évitement.
Le projet de loi de James O’Connor donne au Dáil l’occasion de mettre fin à cet évitement. L’Irlande doit la saisir. Le premier pas vers une politique énergétique rationnelle n’est pas de choisir le nucléaire demain. Il s’agit de cesser de rendre illégale toute réflexion sérieuse sur le nucléaire.