L’interdiction de l’énergie nucléaire en Irlande commence à se fissurer

Environnement - 21 juin 2026
Au Dáil irlandais, où tant de débats se résument à des récitations rituelles de l’orthodoxie du Green Deal, une révolution silencieuse semble être en marche.
James O’Connor, député membre du Fianna Fáil, le parti au pouvoir, a annoncé qu’il présenterait le projet de loi de 2026 sur la réglementation de l’électricité (levée des interdictions relatives à la fission nucléaire).
Ce texte législatif, modeste mais véritablement historique, vise à abroger l’interdiction générale de la fission nucléaire qui paralyse la politique énergétique irlandaise depuis des décennies.
Ce projet de loi fera l’objet d’un débat au cours des prochains mois, et son existence même est révélatrice d’un changement profond : après s’être isolée pendant des années d’une des formes d’énergie de base les plus propres et les plus fiables de la planète, l’Irlande semble enfin prendre conscience de la réalité.
Le contraste avec le passé récent ne saurait être plus frappant. Il y a quelques années à peine, fin 2021, lorsque la députée indépendante Carol Nolan a interrogé le gouvernement pour savoir s’il envisageait de réexaminer l’interdiction de l’énergie nucléaire ou de modifier la loi de 1999 sur la réglementation de l’électricité, la réponse officielle a été laconique et sans concession.
« Les centrales électriques à énergie nucléaire sont interdites en Irlande », a déclaré le ministre vert Eamon Ryan, ajoutant par la même occasion que le gouvernement n’avait absolument pas l’intention de revenir sur cette interdiction ni d’envisager le développement de l’énergie nucléaire. M. Ryan a désormais quitté la scène politique irlandaise, au grand soulagement de beaucoup, tout comme, semble-t-il, son style d’opposition instinctive à tout ce qui n’est pas des éoliennes ou des bacs à laitue que l’on peut disposer sur les rebords de fenêtre des foyers irlandais. Ces derniers constituent désormais un exemple notoire du détachement hors du commun de M. Ryan par rapport à la réalité.
Plus précisément, sa réponse reflétait la position idéologique bien ancrée qui dominait l’élaboration des politiques irlandaises depuis que l’interdiction avait été inscrite dans la loi à la fin des années 1990.
À l’époque, face aux craintes persistantes de l’opinion publique, alimentées par la catastrophe de Tchernobyl, et à la campagne acharnée menée par les opposants au nucléaire, une coalition entre les Démocrates progressistes et le Fianna Fáil a choisi la voie de la facilité.
Ils ont inscrit dans la loi une interdiction qui distinguait l’Irlande de presque tous les autres pays européens développés.
Alors que la France s’est dotée d’un parc nucléaire qui alimente son économie et lui permet d’exporter son excédent d’électricité, et que la Suède et la Finlande ont massivement investi dans la fission pour garantir un approvisionnement stable et à faibles émissions de carbone, l’Irlande a opté pour une abstention imposée par la loi.
Il en a résulté une politique énergétique figée dans le temps, déconnectée de la réalité technique et de plus en plus éloignée des impératifs économiques.
Aujourd’hui, cette position n’est plus aussi inébranlable. En mai, le Taoiseach Micheál Martin a déclaré publiquement qu’il était ouvert à l’énergie nucléaire (alors qu’il s’était montré réticent à ce sujet au Dáil deux semaines plus tôt).
Des personnalités de haut rang du gouvernement, notamment le Tánaiste Simon Harris et d’autres représentants de la coalition, ont également fait part de leur volonté d’étudier sérieusement cette technologie. Le ministre de l’Énergie, Darragh O’Brien, se serait montré favorable à cette initiative.
Le projet de loi d’O’Connor, qui viserait à modifier la loi de 1999 afin d’autoriser la construction et l’exploitation d’installations de production d’électricité nucléaire, n’est plus une voix isolée dans le désert.
Cette situation s’inscrit dans un contexte où les prix de l’électricité en Irlande restent obstinément parmi les plus élevés du monde développé.
Le programme d’éolien en mer tant vanté, longtemps présenté comme la seule voie vers un avenir vert, continue de ne pas atteindre ses objectifs. Les retards dans la planification, les goulots d’étranglement au niveau du raccordement au réseau et l’intermittence inhérente à une production dépendante des conditions météorologiques ont mis en évidence les limites d’une approche reposant exclusivement sur les énergies renouvelables.
L’énergie nucléaire, en revanche, offre précisément ce dont le réseau électrique irlandais a désespérément besoin, à savoir une électricité à haute capacité, aux émissions quasi nulles, disponible 24 heures sur 24, et qui ne dépend ni de la vitesse du vent ni de l’ensoleillement.
Il est bien sûr ironique que les décideurs politiques irlandais aient volontiers importé de l’électricité d’origine nucléaire via des interconnexions tout en interdisant sa production sur le territoire national, une hypocrisie aussi flagrante qu’insoutenable.
En ce sens, la réponse donnée par le Dáil en 2021 n’était pas le fruit d’une analyse coûts-avantages détaillée ni d’une évaluation actualisée des risques ; il s’agissait de la répétition mécanique d’un tabou de longue date.
Le groupe ECR reconnaît bien sûr depuis longtemps que l’énergie nucléaire constitue un élément indispensable de toute stratégie sérieuse de décarbonisation.
Loin de considérer cette option comme problématique ou temporaire, le groupe ECR a en effet toujours soutenu que le nucléaire devait constituer un pilier central aux côtés d’autres sources à faibles émissions de carbone.
En 2022, lorsque la Commission européenne a pris la décision importante d’inclure le nucléaire dans la taxonomie de l’UE relative aux activités durables, le coordinateur du groupe ECR au sein de la commission de l’environnement, Alexandr Vondra, s’est félicité de cette initiative.
Il a fait remarquer que le gaz et le nucléaire faisaient partie de la solution, soulignant que, deux ans à peine auparavant, le mot « nucléaire » était encore considéré presque comme un gros mot dans certains milieux de l’Union européenne.
M. Bogdan Rzońca, coordinateur de la commission des budgets du groupe ECR, a appuyé cette affirmation en soulignant que le gaz et le nucléaire peuvent permettre de réduire rapidement les émissions lorsqu’ils bénéficient d’un accès adéquat aux marchés des capitaux.
Cette position a défini l’approche de l’ECR, qui rejette globalement toute discrimination artificielle à l’encontre de technologies éprouvées au nom d’objectifs idéologiques étroits.
Les déclarations plus récentes de l’ECR ont repris cette position avec une urgence renouvelée. Tout au long de l’année 2025 et jusqu’en 2026, le groupe a évoqué une renaissance du nucléaire qui s’installe dans certaines régions d’Europe. Il a mis en avant les changements de politique dans des pays tels que la Belgique, où des décisions ont été prises pour prolonger la durée de vie des réacteurs pour des raisons de sécurité énergétique et de rentabilité, et le Groupe a également mis en garde contre l’erreur stratégique consistant à tout miser sur les énergies renouvelables intermittentes tout en négligeant les capacités de production à faible émission de carbone et régulables.
Bien sûr, l’opposition continue de se faire entendre. Des responsables du Parti vert ont qualifié le projet de loi d’O’Connor de « diversion » par rapport à la priorité que constitue l’éolien offshore. Ils avertissent que le nucléaire s’avérerait extrêmement coûteux et ne permettrait pas aux consommateurs de bénéficier d’une électricité moins chère avant au moins quinze ans.
Ces arguments, qui reprennent des clichés bien connus, méritent d’être examinés de plus près. Par exemple, il est désormais largement admis que, si les centrales nucléaires traditionnelles de grande envergure entraînent effectivement des coûts d’investissement initiaux importants, les conceptions modernes, en particulier les petits réacteurs modulaires, sont précisément conçues pour relever ce défi.
Il est également largement admis que les coûts sur toute la durée de vie du nucléaire, lorsqu’ils sont évalués en termes de production fiable et de stabilité du réseau, soutiennent favorablement la comparaison avec les besoins en moyens de production de secours à grande échelle, en renforcement du réseau et en stockage qu’exige un système à forte part d’énergies renouvelables.
Les pays qui ont opté pour le nucléaire il y a plusieurs décennies, comme la France, où le nucléaire représente plus de 70 % de la production d’électricité, bénéficient d’émissions plus faibles, d’une plus grande sécurité d’approvisionnement et de la capacité d’exporter de l’électricité.
La Finlande (que M. O’Connor cite régulièrement) a mené à bien la mise en service de nouvelles capacités à Olkiluoto, ce qui démontre ce qu’il est possible de réaliser lorsque le pragmatisme technique l’emporte sur les craintes politiques.
En revanche, la sortie rapide du nucléaire en Allemagne, conjuguée à une utilisation accrue du charbon et à la dépendance passée vis-à-vis du gaz russe, constitue un avertissement sans équivoque quant aux conséquences que peut entraîner une politique énergétique dogmatique.
Le groupe ECR a attiré à plusieurs reprises l’attention sur ces enseignements, en faisant valoir que l’obsession du « Green Deal » pour les énergies renouvelables a imposé des contraintes industrielles inutiles, alourdi les coûts pour les citoyens et accéléré la désindustrialisation sur l’ensemble du continent.
L’Irlande se trouve aujourd’hui à un véritable tournant. Le projet de loi O’Connor ne prétend pas constituer à lui seul une solution complète, mais il lève un obstacle juridique qui a longtemps empêché tout débat rationnel. En levant l’interdiction légale, il ouvre la voie à un examen sérieux des options nucléaires, qu’il s’agisse de réacteurs modulaires de petite taille (SMR) adaptés à un réseau de petite envergure ou de projets à grande échelle s’inscrivant dans le long terme.
Le moment est venu de mettre de côté les dogmes. Si ce projet de loi aboutit, ne serait-ce que pour susciter un débat national approfondi et fondé sur des données factuelles, cela constituera un pas en avant significatif. En ce sens, la nouvelle ouverture de l’Irlande en matière nucléaire offre une occasion d’aligner la politique nationale à la fois sur les meilleures pratiques européennes et sur la réalité concrète. Il convient de saisir cette opportunité de toute urgence.