Cette semaine, Politico a révélé que plusieurs clients européens avaient déjà commencé à annuler des commandes auprès de producteurs d’acier ukrainiens en raison des coûts prévus liés au nouveau système de frontière carbone de l’Union européenne.
Sur le papier, le mécanisme qui sous-tend ces décisions est relativement simple. Bruxelles souhaite que les importations entrant sur le marché européen soient soumises à des coûts environnementaux comparables à ceux imposés aux industries européennes dans le cadre de la politique climatique de l’UE.
Mais la géopolitique reste rarement « sur le papier ».
Le cas de l’Ukraine met en évidence une contradiction que les décideurs européens auront de plus en plus de mal à ignorer : l’Union européenne tente simultanément d’accélérer sa transition industrielle verte tout en ancrant politiquement, financièrement et stratégiquement l’Ukraine dans la sphère européenne.
Ces deux objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles. Mais ils ne sont plus automatiquement alignés non plus.
Pendant des années, la politique climatique a été discutée à Bruxelles essentiellement comme une question réglementaire et environnementale. Aujourd’hui, cependant, l’Europe opère dans un environnement stratégique complètement différent. La guerre est revenue sur le continent. La dépendance énergétique est devenue une question de sécurité nationale. La production industrielle est à nouveau envisagée sous l’angle de la résilience et de la souveraineté.
Dans ces conditions, les mesures qui seraient normalement traitées comme des ajustements techniques du commerce acquièrent inévitablement des conséquences géopolitiques.
L’Ukraine est particulièrement exposée car son économie dépend encore fortement de grands secteurs industriels qui nécessitent une consommation massive d’énergie, notamment la production d’acier. Ces industries ne sont pas seulement importantes sur le plan économique. Elles font partie de la capacité du pays à préserver l’emploi, à maintenir les exportations et à soutenir les recettes de l’État en temps de guerre.
Cela change la signification politique du débat.
Dans une économie stable, l’adaptation de l’environnement peut être progressive et prévisible. Dans un pays en guerre prolongée, même des perturbations commerciales relativement limitées peuvent créer des pressions stratégiques plus importantes.
La question n’est pas simplement de savoir si l’Ukraine va perdre une partie de son accès au marché européen. La question plus profonde est de savoir si l’Europe risque de créer des incitations qui redirigeront lentement des segments de la production industrielle ukrainienne ailleurs, précisément au moment où Bruxelles tente de renforcer l’intégration économique à long terme avec Kiev.
Il existe également un problème inévitable de perception politique.
Depuis 2022, les dirigeants européens n’ont cessé de décrire l’Ukraine comme faisant partie de l’avenir de l’Europe. Le soutien militaire, l’assistance financière et les négociations d’adhésion ont renforcé l’image d’une communauté politique de plus en plus intégrée.
Dans le même temps, cependant, les industries ukrainiennes doivent maintenant absorber les coûts des systèmes réglementaires conçus par une Union qu’elles n’ont pas encore rejointe.
Cette asymétrie peut être techniquement compréhensible du point de vue de Bruxelles. Sur le plan politique, cependant, elle risque de se compliquer avec le temps.
Cela ne signifie pas que l’Union européenne doive abandonner ses objectifs en matière de climat ou démanteler ses ambitions environnementales. Les gouvernements européens subissent des pressions légitimes pour défendre la compétitivité industrielle et éviter de transférer la production en dehors de l’Europe alors que les industries nationales sont confrontées à des coûts environnementaux croissants.
Le problème est que l’Europe ne peut plus se permettre de traiter la politique industrielle, la politique climatique et la stratégie géopolitique comme des domaines distincts.
La guerre en Ukraine a fondamentalement modifié la relation entre l’économie et la sécurité. La capacité industrielle, les systèmes énergétiques et les chaînes d’approvisionnement ne sont plus simplement considérés comme des composantes du commerce mondial. Ils sont de plus en plus perçus comme des actifs stratégiques directement liés à la résilience nationale et à l’influence politique.
C’est pourquoi le débat sur la politique transfrontalière de l’UE en matière de carbone va bien au-delà de la comptabilisation des émissions.
L’Europe entre dans une ère où chaque décision économique majeure a des conséquences géopolitiques. Le défi pour Bruxelles ne sera pas de choisir entre l’ambition climatique et la crédibilité stratégique, mais de s’assurer que les deux évoluent ensemble plutôt que dans des directions opposées.