La nouvelle loi controversée sur les salaires du secteur public en Roumanie est entrée dans une phase décisive : l’AUR et les principales confédérations syndicales du pays ont conclu, le 15 juillet 2026, un nouvel accord de coopération, s’engageant à exercer une pression conjointe contre le projet de loi dans sa forme actuelle. Les représentants de l’AUR ont rencontré mercredi les dirigeants de Cartel ALFA, du CNSLR-Frăția, du CSDR et du CSN Meridian afin de mettre au point un accord de consultation et de dialogue concernant la « Legea salarizării unitare » (loi sur la rémunération unifiée), et l’alliance s’est désormais engagée publiquement à retirer son soutien parlementaire à moins que le gouvernement n’entame de véritables négociations avec l’ensemble des catégories professionnelles concernées. La position de l’AUR est sans ambiguïté : l’alliance estime que la Roumanie a effectivement besoin d’une nouvelle loi sur la rémunération unifiée, mais uniquement d’une loi élaborée « après avoir discuté des chiffres mis sur la table » et après avoir dûment évalué chaque scénario et ses conséquences, plutôt que d’une version adoptée à la hâte sans véritable dialogue. Ce n’est pas la première fois que l’AUR se heurte aux syndicats sur cette question. En mai dernier, le parti avait déjà accusé le gouvernement d’élaborer le projet de loi « en secret » dans le seul but de cocher une case parmi les étapes du PNRR (Plan national de relance et de résilience), appelant à une transparence totale dans la rédaction de la loi et exigeant que les syndicats soient véritablement informés de ses dispositions. Cette réunion précédente avait rassemblé cinq confédérations et la députée de l’AUR, Ramona Ioana Bruynseels, qui avait publiquement exigé que le gouvernement explique les principes directeurs sous-jacents à la réforme.
Cette urgence découle des engagements pris par la Roumanie dans le cadre du PNRR : cette réforme constitue l’une des étapes clés liées aux fonds de relance de l’UE, et le gouvernement subit des pressions pour qu’elle soit adoptée d’ici août 2026. C’est précisément ce manque de temps qui, selon les détracteurs, a donné lieu à un texte législatif imparfait et élaboré à la hâte, et les économistes avertissent que le non-respect ou le contournement de cette échéance pourrait mettre en péril un financement européen important, transformant ce qui devrait être une réforme technique de la masse salariale en un pari politique aux enjeux considérables.
Au-delà des objections de procédure soulevées par l’AUR, le contenu du projet de loi a suscité des critiques persistantes de la part des économistes, des syndicats du secteur et même des institutions de l’État.
– L’économiste Adrian Negrescu estime que cette loi ne parvient pas à supprimer les privilèges existants au sein du système public, ne corrige pas les déséquilibres structurels et repose sur un mode de financement qu’il juge non viable compte tenu de son impact budgétaire.
– La fédération du secteur de la santé SANITAS affirme rejeter toute version de la loi qui ne ferait pas l’objet d’une véritable consultation syndicale, et met en garde contre le fait que le contournement du dialogue social pourrait compromettre l’ensemble des financements européens.
– Les syndicats de l’éducation, notamment la fédération Spiru Haret, affirment que ce projet a été conçu pour augmenter les salaires des responsables et des cadres, au risque de remettre en cause les acquis obtenus par les enseignants grâce à leur grève générale de 2023.
– Le syndicat de la police (SNPPC) s’est engagé à bloquer la mise en œuvre « par tous les moyens légaux » jusqu’à ce que la loi-cadre de 2017 soit pleinement appliquée, s’opposant notamment au plafonnement proposé à 20 % des composantes variables de la rémunération.
– Le Parquet général (Parchetul General) a averti que ce projet de loi risquait de démotiver le personnel, tandis que le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) estime qu’il pourrait « nuire au bon fonctionnement de la justice ».
– Les syndicats représentant le personnel de l’administration publique mettent en garde contre une baisse de la qualité administrative, des goulots d’étranglement et une dégradation des institutions.
– Des représentants du secteur de la santé ont déclaré à Euronews Roumanie que plus de 60 % des salariés des secteurs de la santé et de l’aide sociale risquaient de subir une baisse de leurs revenus dès l’entrée en vigueur de la loi, ce qui contredit les assurances données par le gouvernement.
L’aspect le plus technique de cette critique concerne une condition liée à la loi sur les salaires dans le cadre du PNRR : sa mise en œuvre était subordonnée à la réduction du déficit budgétaire de la Roumanie à un niveau inférieur à 5 % du PIB, un seuil que le pays était loin d’atteindre au moment où la loi devait entrer en vigueur. Dumitru Costin, dirigeant syndical du Bloc national des syndicats (BNS), a déclaré que cette condition, convenue entre le ministère des Finances et la Commission, signifiait en réalité que la loi sur les salaires ne pourrait pas, de manière réaliste, entrer en vigueur avant 2029, puisque la trajectoire d’assainissement budgétaire de la Roumanie ne devait pas, selon les prévisions, atteindre ce seuil de 5 % avant cette date. Ce lien avec le déficit est au cœur de l’argumentation des détracteurs, selon laquelle la réforme était contradictoire dès le départ, promettant une refonte salariale coûteuse tout en exigeant simultanément un resserrement budgétaire qui rendait son financement pratiquement impossible.
Même le ministre Pîslaru, qui a hérité de ce projet de loi et dirige désormais le processus de révision, a ouvertement reconnu ces lacunes, admettant que certaines grilles salariales sont « mal structurées » et qu’il sert en réalité de « bouc émissaire » pour des problèmes inhérents au projet de loi avant même qu’il n’en prenne la direction. Il a révélé que les consultations avaient donné lieu à plus d’un millier d’observations écrites émanant de confédérations syndicales et de groupes professionnels, dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la culture, toutes mettant en évidence des points nécessitant une refonte. Dans le même temps, il a riposté face à ce qu’il qualifie d’attaques « absolument irresponsables » à l’encontre du projet, insistant sur le fait que chaque secteur a des griefs légitimes fondés sur les promesses non tenues de l’ancienne loi-cadre de 2017, ce qui rend la réforme politiquement délicate, quelle que soit la forme qu’elle prendra au final.
Le Premier ministre Ilie Bolojan a indiqué que le projet de loi serait de toute façon soumis au Parlement, une décision qui a provoqué la colère des syndicats de l’éducation, selon lesquels les modifications apportées jusqu’à présent ne vont pas assez loin et les acquis de 2023, obtenus de haute lutte, sont toujours menacés. La réforme salariale roumaine semble appelée à rester l’un des textes législatifs les plus contestés de cet été, prise entre une échéance de financement de l’UE et un secteur public qui estime ne pas avoir été correctement consulté.