La caricature que fait la gauche du conservatisme est celle d’un courant animé par une soif de pouvoir et de domination. Les hiérarchies doivent rester intactes ; ceux qui détiennent le pouvoir doivent le conserver.
En réponse à cela, les conservateurs doivent mettre en avant une vision du conservatisme qui soit humaine.
Car ce que la gauche ne parvient pas à comprendre, c’est que le conservatisme — du moins dans sa version occidentale, que nous associons si volontiers à notre attachement à la liberté et à l’État de droit — est en grande partie animé par l’amour et l’acceptation.
Contrairement à ce que semblent croire certains théoriciens de gauche, tous les aspects des interactions humaines ne relèvent pas du pouvoir et de la domination. La société est également façonnée par le besoin humain d’attachement et d’appartenance à une communauté. Dans cette perspective, les individus deviennent conservateurs parce qu’ils souhaitent préserver un monde qui leur est propre, un monde qu’ils aiment. Plusieurs thèmes récurrents de la pensée conservatrice illustrent ce point.
Le lien affectif qui unit l’individu conservateur à sa société se manifeste, par exemple, par un sentiment de gratitude. La gratitude est, par nature, apaisante. Elle nous permet de trouver la sérénité dans l’existence et de considérer que la vie est telle qu’elle est suffisante : tout ne doit pas nécessairement changer, et tout ne nécessite pas forcément d’être amélioré.
Le monde moderne, en revanche, se caractérise en grande partie par la frustration : tout doit être refait, rationalisé et passé au crible ; il faut qu’il se passe quelque chose ; il faut agir.
Ici, la capacité à éprouver de la gratitude nous permet de trouver la sérénité dans ce qui a déjà été accompli et dans ce qui existe déjà. Mais la gratitude présente également l’avantage de renforcer notre relation avec les personnes ou les choses pour lesquelles nous sommes reconnaissants. Nous avons reçu quelque chose de quelqu’un ; on nous a accordé une place au sein de quelque chose qui a été créé pour nous. Nous avons la chance de participer à quelque chose qui nous dépasse.
Un conservateur a tendance à considérer le monde comme imprégné de sens et de signification. Le « monde désenchanté » est un concept utilisé en sociologie et en analyse culturelle pour décrire notre monde moderne, où tout devient l’objet d’un savoir impartial et de la rationalité. Les nations européennes, dont certaines sont très anciennes – ces territoires où la langue, la culture et la communauté ont pu se former et évoluer –, sont en train d’être transformées en de simples zones administratives destinées au travail et à la coexistence organisée.
Un « monde enchanté » est donc un monde où le travail et les idées des générations passées restent présents tant dans la nature que dans la culture. C’est un monde où une ville n’est pas simplement un réseau de rues et d’immeubles aux formes anguleuses, mais aussi une histoire, une identité, une vie, un contexte. Même la nature semble animée d’une âme dans ce monde enchanté.
Le concept de réconciliation revêt également une grande importance pour les conservateurs : réconciliation avec le monde, mais aussi avec l’humanité elle-même. Et c’est là un aspect qui exaspère parfois les militants de gauche : les conservateurs font régulièrement preuve d’indulgence envers nos faiblesses humaines. Si les conservateurs défendent certes la loi et l’ordre, ils évitent pour autant de légiférer pour le simple plaisir de légiférer. Ils privilégient la confiance, le bon sens, et parfois même un peu de cette bonne vieille espièglerie d’antan. Ils n’ont aucune patience pour tous ces bien-pensants moralisateurs et leur besoin irrépressible de tout remettre en ordre et de corriger les comportements. Est-ce si terrible d’être un peu égoïste ? Le monde va-t-il s’écrouler à cause d’un peu de sexisme ? Ne peut-on pas au moins avoir le droit de fumer sur les terrasses en plein air ? Ou de manger de la viande ? De prendre l’avion ? De se rendre au travail en voiture ?
J.R.R. Tolkien est parfois cité comme un auteur dont l’œuvre véhicule une vision véritablement conservatrice de l’existence. Le fait qu’il préfère un monde enchanté à un monde désenchanté est évident pour quiconque a lu ses livres. Mais ce qui est également intéressant, c’est la tendresse avec laquelle il décrit les défauts moraux de ses héros. Les petits hobbits sont courageux, indépendants et bienveillants. Mais ils sont également ignorants, pleins de préjugés et mesquins. La plupart des hobbits ne veulent rien avoir à faire avec les étrangers. Ils se méfient profondément de tout ce qui s’écarte de la norme. Ce qui est remarquable, c’est que Tolkien permet aux hobbits d’être tout cela sans jamais présenter ces traits comme problématiques.
Une autre caractéristique distinctive de l’œuvre de Tolkien réside dans le contraste marqué entre le chez-soi et l’ailleurs. Il s’agit bien sûr d’un contraste entre la sécurité et l’aventure, mais aussi entre le familier et l’autre. « Aller et retour » est le sous-titre du *Hobbit*. Cependant, l’importance accordée au foyer ne signifie pas que les hobbits ne s’intéressent pas à l’étranger ; l’univers de Tolkien recèle une magnifique diversité culturelle et linguistique. Et contrairement à ce que croient beaucoup de gens de gauche, les conservateurs nourrissent souvent un vif intérêt pour les contrées et les cultures étrangères. « Nous aimons la différence », affirme la gauche, mais celle-ci semble surtout déterminée à prétendre que les différences n’ont en réalité aucune importance. Si elle appréciait véritablement la différence, peut-être ne serait-elle pas aussi déterminée à effacer toutes les distinctions au profit d’un melting-pot multiculturel et non genré.
La gratitude, l’amour, l’attachement, l’émerveillement, la tolérance et l’acceptation. L’amour pour ce qui nous est propre, mais aussi pour l’autre. Nous devons mieux mettre en valeur le riche humanisme inhérent à un conservatisme humain.