Ce n’est pas la fin du « Green Deal ». Mais il est clair que quelque chose a changé à Bruxelles.
Après des années durant lesquelles les objectifs climatiques de l’Europe semblaient presque à l’abri de toute réflexion sérieuse sur les coûts économiques et sociaux de la transition, la Commission européenne commence à prendre en compte un terme qui était resté trop longtemps en marge du débat : la compétitivité.
Le signal le plus clair a été donné le 17 juillet, lorsque la Commission a présenté une révision en profondeur du système d’échange de quotas d’émission de l’Union européenne, ce mécanisme qui oblige les producteurs d’électricité, l’industrie lourde, les compagnies aériennes et les compagnies maritimes à payer pour leurs émissions de CO₂.
L’objectif climatique reste officiellement inchangé. L’Union européenne continue de viser une réduction de 90 % des émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici 2040 par rapport aux niveaux de 1990, dans la perspective d’atteindre la neutralité climatique d’ici 2050. Ce qui change, en revanche, c’est la voie que Bruxelles entend suivre.
Selon la proposition de la Commission, la réduction annuelle du nombre de quotas d’émission de carbone disponibles sur le marché ralentirait considérablement. Ce taux passerait de 4,3 % actuellement à 3,7 % en 2031, puis à 1,7 % en 2036. Les industries lourdes, telles que la sidérurgie et la cimenterie, conserveraient également leurs quotas de CO₂ gratuits plus longtemps, leur suppression progressive étant reportée jusqu’en 2038.
Ces chiffres peuvent paraître très techniques. Sur le plan politique, ils révèlent une réalité bien plus vaste.
Pendant des années, l’approche européenne était relativement simple : rendre les émissions de carbone progressivement plus coûteuses, ce qui contraindrait les entreprises à accélérer leur transition vers des technologies plus propres. Le problème est que le reste du monde n’est pas resté les bras croisés pendant que l’Europe élaborait des réglementations climatiques de plus en plus ambitieuses.
Les fabricants européens sont en concurrence avec des entreprises américaines qui bénéficient généralement d’une énergie moins chère, ainsi qu’avec des concurrents chinois soutenus par des politiques industrielles puissantes, d’énormes économies d’échelle et, dans de nombreux cas, des contraintes environnementales moins strictes.
Les conséquences deviennent de plus en plus difficiles à ignorer. Les objectifs climatiques ne peuvent être économiquement viables que si les entreprises européennes restent en mesure de produire, d’investir et d’employer du personnel en Europe.
La Commission elle-même reconnaît désormais ouvertement le problème. Lors de la présentation de sa nouvelle stratégie d’électrification le 17 juillet, Bruxelles a explicitement évoqué un « contexte géopolitique et économique en mutation » nécessitant une modernisation du SCEQE, plaçant ainsi la compétitivité, la décarbonisation et l’indépendance européenne au sein d’un même cadre politique. La Commission a également reconnu l’existence de problèmes structurels fondamentaux : l’électricité peut encore coûter environ trois fois plus cher que le gaz, les raccordements au réseau peuvent prendre des années et de nombreuses technologies propres peinent à atteindre une échelle commerciale.
C’est là que la politique climatique cesse d’être une simple question environnementale pour devenir une question de pouvoir industriel et géopolitique.
La fermeture d’une usine en Lombardie, en Allemagne ou en Pologne peut permettre de réduire les émissions enregistrées au sein de l’Union européenne. Mais si l’Europe importe ensuite le même acier, les mêmes produits chimiques ou les mêmes biens industriels en provenance de pays soumis à des exigences environnementales moins strictes, le bénéfice environnemental à l’échelle mondiale devient bien moins évident.
L’Europe risque d’exporter non seulement ses émissions, mais aussi ses usines, son savoir-faire technologique, ses investissements et ses emplois.
C’est précisément la critique que les forces conservatrices et plusieurs gouvernements nationaux formulent depuis des années. Ce qui a changé, c’est que ces arguments ne se limitent plus aux franges politiques de Bruxelles. Ils influencent de plus en plus le cœur même du processus décisionnel européen.
Les Conservateurs et Réformistes européens se sont montrés particulièrement virulents.
À la veille de l’annonce de la Commission, Alexandr Vondra, coordinateur du groupe ECR au sein de la commission de l’environnement du Parlement européen, a qualifié la révision du système d’échange de quotas d’émission (SEQE) de test permettant de déterminer si Bruxelles était enfin prête à reconnaître la « réalité géopolitique et économique à laquelle est confrontée l’industrie européenne ».
M. Vondra a appelé à suspendre ou à ralentir considérablement la suppression progressive des quotas gratuits pour les secteurs où la décarbonisation reste particulièrement difficile. Son argument principal était sans équivoque : « La politique climatique de l’Europe ne peut se faire au détriment de sa compétitivité industrielle ».
Le problème n’est pas que l’Europe doive renoncer à ses objectifs environnementaux. Il s’agit plutôt d’éviter que la politique environnementale n’aboutisse à une situation où les émissions seraient simplement transférées à l’étranger tandis que la capacité industrielle européenne disparaîtrait.
Quelques jours auparavant, l’ancienne Première ministre polonaise et députée européenne du groupe ECR, Beata Szydło, avait établi ce même lien entre la réglementation climatique et la puissance économique lors du débat au Parlement européen sur les priorités de la nouvelle présidence irlandaise du Conseil.
Pour Mme Szydło, la prochaine révision du système d’échange de quotas d’émission (SEQE) constituait un test décisif pour déterminer si l’économie européenne pourrait enfin « prendre son envol et devenir compétitive », plutôt que d’être freinée par des règles élaborées par l’UE elle-même.
D’autres membres du groupe sont allés plus loin. Le député européen italien Stefano Cavedagna, membre du groupe ECR, a qualifié le système d’échange de quotas d’émission (ETS) de symbole des excès réglementaires qui ont nui à la compétitivité européenne, tandis que le député européen polonais Bogdan Rzońca a ramené le débat à une priorité délibérément tranchée : l’énergie, a-t-il fait valoir, doit d’abord être abordable pour les entrepreneurs, puis verte.
Derrière le marché du carbone se pose également une question énergétique plus large.
La Commission souhaite que l’Europe renforce considérablement le rôle de l’électricité dans les transports, le chauffage et l’industrie. Son nouveau plan d’action vise à faire passer la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie d’environ 23 % aujourd’hui à 46 % d’ici 2040. Bruxelles estime qu’une électrification accrue pourrait, à terme, réduire les importations européennes de combustibles fossiles de 260 milliards d’euros par an.
Pourtant, là encore, le groupe ECR fait valoir que les objectifs ne peuvent se substituer aux infrastructures.
Daniel Obajtek, coordinateur du groupe au sein de la commission de l’industrie et de l’énergie du Parlement européen, a averti que le renforcement des objectifs d’électrification sans capacités de production, de stockage et de réseaux électriques suffisants ne ferait qu’alourdir les coûts pour les entreprises et les ménages. Il a plaidé en faveur de mesures incitatives plutôt que d’objectifs obligatoires et a demandé aux gouvernements nationaux de conserver le contrôle de leur mix énergétique.
M. Vondra a établi un lien entre ce débat et une autre question que Bruxelles a de plus en plus de mal à éluder : l’énergie nucléaire. « Il ne peut y avoir de stratégie d’électrification crédible sans le nucléaire », a-t-il affirmé, appelant à faciliter les investissements dans de nouveaux réacteurs et à réduire les obstacles réglementaires européens au financement du nucléaire.
Prises dans leur ensemble, ces positions esquissent une approche alternative à la philosophie initiale du « Green Deal » : la décarbonisation reste un objectif, mais elle doit être conciliée avec la neutralité technologique, l’accès à une énergie abordable, les spécificités nationales et la préservation du tissu industriel européen.
Et Bruxelles elle-même s’oriente désormais, au moins en partie, dans cette direction.
La réforme proposée du SCEQE ne se contente pas d’assouplir certaines exigences du système. Elle vise également à faire de la tarification du carbone un instrument plus explicite de politique industrielle. La Commission souhaite que la moitié des recettes futures du SCEQE serve à soutenir l’industrie nationale, tandis que des dizaines de milliards d’euros seraient mobilisés pour financer des technologies plus propres et des investissements industriels. Les entreprises bénéficiant de certains avantages seraient quant à elles tenues de réaliser des investissements concrets en faveur de la décarbonisation.
La philosophie est donc en train de changer.
Au lieu de miser presque exclusivement sur le renchérissement des modes de production à forte intensité de carbone, l’UE est de plus en plus contrainte de se demander comment une production respectueuse de l’environnement peut réellement devenir économiquement viable sur le sol européen.
Cette distinction est importante.
Une politique climatique reposant uniquement sur des interdictions, des échéances et une augmentation des coûts peut permettre de réduire les émissions européennes sur le papier, tout en affaiblissant simultanément la capacité de production nécessaire pour financer et mettre en œuvre cette transition. Une politique climatique s’inscrivant dans le cadre d’une véritable stratégie industrielle a davantage de chances d’atteindre ces deux objectifs.
Ce changement est également significatif, car les critiques formulées par les conservateurs à l’encontre du « Green Deal » ne constituent plus simplement une attaque extérieure contre le consensus européen. Certains éléments de ces critiques s’intègrent progressivement au consensus lui-même.
La compétitivité, les prix de l’énergie, l’autonomie stratégique, la neutralité technologique et le risque de désindustrialisation font désormais partie du vocabulaire de Bruxelles. Le débat européen ne porte plus uniquement sur la rapidité avec laquelle les émissions peuvent être réduites, mais sur la question de savoir si l’Europe disposera encore d’une économie industrielle compétitive à l’issue de ce processus.
La bataille est loin d’être terminée.
La proposition de la Commission relative au système d’échange de quotas d’émission devra encore faire l’objet de négociations avec le Parlement européen et les États membres, et plusieurs gouvernements et groupes politiques devraient exiger de nouvelles modifications. Parallèlement, les organisations environnementales et une partie de la gauche européenne feront valoir que l’assouplissement du système risque de compromettre l’un des outils les plus efficaces dont dispose l’UE pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Cette critique ne peut être simplement balayée d’un revers de main. Le système d’échange de quotas d’émission (SEQE) a joué un rôle significatif dans la réduction des émissions dans les secteurs qu’il couvre. La véritable question n’est donc pas de savoir si la tarification du carbone fonctionne, mais si un système conçu à une autre époque économique reste viable alors que l’Europe est confrontée à des coûts énergétiques élevés, à une concurrence industrielle chinoise agressive, à un renouveau du nationalisme économique américain et à des inquiétudes croissantes concernant sa dépendance stratégique vis-à-vis des puissances étrangères.
L’Europe n’a pas renoncé au Pacte vert.
Ce qu’elle commence à abandonner, c’est l’idée selon laquelle l’ambition environnementale peut être dissociée de la puissance économique.
Pendant des années, le débat européen a souvent considéré la compétitivité comme une conséquence automatique de la transition écologique. Aujourd’hui, Bruxelles se rend compte que c’est tout le contraire : sans industrie compétitive, sans énergie abordable et sans capacités technologiques, il ne peut y avoir de transition écologique durable.
Une stratégie qui entraînerait la désindustrialisation de l’Europe, une dépendance accrue vis-à-vis des technologies étrangères et une augmentation des importations en provenance d’économies à plus forte intensité carbone ne constituerait pas seulement un échec économique. Ce serait une contradiction sur le plan environnemental.
Et c’est peut-être là le changement le plus important qui se produit actuellement à Bruxelles.
La réalité industrielle européenne a enfin trouvé sa place aux côtés de ses ambitions climatiques.