Au final, ce ne sont ni les droits de douane, ni l’Ukraine, ni l’Iran, ni les désaccords sur le rôle de l’Europe qui ont provoqué la rupture la plus profonde entre Giorgia Meloni et Donald Trump. C’est une photographie — ou, plus précisément, l’histoire que le président américain a décidé de construire autour d’une photographie prise lors du sommet du G7 à Évian.
Au cours d’un entretien téléphonique avec Daniele Compatangelo, correspondant de La7, M. Trump a affirmé que la Première ministre italienne l’avait « supplié » de poser pour une photo avec elle. Il a ajouté qu’il avait accepté parce qu’il avait eu pitié de Mme Meloni.
Il ne s’agissait pas simplement de propos malheureux échangés en privé. Ils ont été diffusés par L’Aria che tira et ont immédiatement pris une dimension politique et diplomatique. Trump présentait le Premier ministre italien comme un dirigeant faible, dépendant de son approbation et prêt à le courtiser afin de retrouver son prestige international.
Mme Meloni a réagi depuis la réunion du Conseil européen à Bruxelles. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, elle a qualifié le récit de M. Trump de « pure invention », s’est dite stupéfaite et a fait remarquer que ce n’était pas la première fois que le président américain traitait ses alliés de la sorte.
Elle a ensuite prononcé cette phrase qui allait faire le tour du monde bien au-delà des frontières de l’Italie : « Ni moi, ni l’Italie, nous ne mendions jamais. »
Ce fut le moment décisif. Meloni ne se contentait pas de défendre sa dignité personnelle. Elle a établi un lien entre l’insulte adressée au Premier ministre et l’honneur de la nation qu’elle représente. Elle a également regretté que Trump ne fasse pas toujours preuve, envers les ennemis de l’Occident, de la même détermination que celle qu’il réserve à ses alliés.
La réaction en Italie a été quasi unanime. Le président Sergio Mattarella a exprimé son soutien. Le ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a annulé une visite prévue aux États-Unis, tandis que le ministre de la Défense, Guido Crosetto, a souligné les dommages causés à l’Italie, aux États-Unis et à l’alliance occidentale.
Toute possibilité de mettre fin au différend par une clarification à l’amiable n’a duré qu’un court instant. Trump a choisi d’aggraver la situation.
La deuxième attaque
Dans un long message publié sur Truth Social, Trump a réaffirmé que Meloni lui avait demandé « à maintes reprises » une photo. Cette fois-ci, cependant, il a révélé la véritable origine du conflit.
Il a accusé l’Italie d’avoir tourné le dos aux États-Unis pendant la guerre contre l’Iran. Il a critiqué Rome pour avoir refusé aux forces américaines l’accès aux pistes et aux infrastructures italiennes, ce qui, selon lui, a entraîné un grave problème logistique. Il a également laissé entendre que Mme Meloni souhaitait renouer avec lui uniquement pour améliorer sa cote de popularité. Sa conclusion a été sans détour : « Non merci. »
À ce moment-là, il est apparu clairement que la photo n’était qu’un prétexte. Trump n’avait pas pardonné à Meloni d’avoir exercé une prérogative fondamentale d’un État souverain : décider si et dans quelles conditions son territoire pouvait être utilisé pour des opérations militaires.
La position de l’Italie ne constituait pas une concession faite au régime iranien. Mme Meloni a toujours soutenu qu’il ne fallait pas permettre à Téhéran de se doter de l’arme nucléaire. Le désaccord portait sur l’implication directe de l’Italie et sur les accords régissant l’utilisation des installations militaires situées sur le territoire italien.
Dans une deuxième réaction, publiée en anglais sur Instagram, Mme Meloni a qualifié les déclarations de M. Trump d’« attaques constantes et non provoquées ». Elle a réaffirmé que sa popularité reposait sur la défense des intérêts nationaux de l’Italie, et non sur sa relation personnelle avec le président américain, et a souligné que les bases militaires étaient régies par des accords qui ne pouvaient pas être simplement ignorés.
« L’Italie reste une nation souveraine », a-t-elle écrit. Elle a ajouté que sa popularité ne regardait en rien M. Trump et qu’il ferait mieux de se concentrer sur la sienne. Enfin, elle a déclaré qu’elle ne reviendrait pas sur cette question, car elle continuait de croire en l’unité occidentale et considérait ce spectacle comme indigne des responsabilités assumées par les deux dirigeants.
Cette distinction était essentielle. Meloni a fait la distinction entre la fermeté et la rupture stratégique, ainsi qu’entre la défense de la souveraineté et l’anti-américanisme.
La fin d’une relation privilégiée ?
Ce désaccord revêt une importance particulière, car Mme Meloni avait beaucoup misé sur sa relation avec M. Trump. Lors de sa deuxième investiture, en janvier 2025, elle était la seule dirigeante de l’Union européenne à être présente. Avant la cérémonie, elle lui avait rendu visite à Mar-a-Lago, renforçant ainsi l’image d’une relation politique privilégiée.
Trump l’avait décrite à plusieurs reprises comme une dirigeante extraordinaire et un modèle pour le monde conservateur. Meloni avait tenté de transformer cette affinité idéologique en un avantage stratégique pour l’Italie et l’Europe.
Son objectif était de faire de Rome un trait d’union entre une Maison Blanche de plus en plus méfiante à l’égard de Bruxelles et une classe dirigeante européenne incapable de comprendre pleinement Trump. Lors de sa visite à Washington en avril 2025, les deux gouvernements se sont engagés à renforcer leur coopération dans les domaines de la sécurité, de l’énergie, de la technologie et des infrastructures.
Des divergences existaient déjà sur la question des droits de douane et de l’Ukraine. Rome a continué à soutenir Kiev, tandis que Trump a adopté une attitude plus dure à l’égard de Volodymyr Zelensky et s’est montré plus disposé à négocier avec Moscou. Meloni a néanmoins maintenu le dialogue ouvert.
Les relations se sont encore davantage détériorées pendant la guerre contre l’Iran. L’Italie a soutenu l’objectif visant à empêcher Téhéran de devenir une puissance nucléaire, mais a refusé de participer directement au conflit ou d’autoriser l’utilisation automatique de ses infrastructures.
Les tensions se sont intensifiées lorsque Trump s’en est pris au pape Léon XIV au sujet de sa position sur la guerre. Meloni a pris la défense du souverain pontife et a qualifié les propos du président d’inacceptables. Trump a réagi en l’accusant de manquer de courage.
Même ce différend semblait avoir été maîtrisé. Lors du sommet du G7, Meloni et Trump ont eu des entretiens que des sources diplomatiques italiennes ont qualifiés d’utiles pour clarifier leurs divergences. Deux jours plus tard, l’enregistrement de l’appel téléphonique diffusé par La7 a réduit à néant cette tentative.
La différence par rapport aux crises précédentes est évidente. Trump ne s’est pas contenté de critiquer une décision prise par le gouvernement italien. Il a tenté de délégitimer Meloni personnellement, la présentant comme une dirigeante qui avait supplié qu’on la prenne en photo et qui avait tenté d’utiliser la Maison Blanche pour améliorer ses résultats dans les sondages.
Une réconciliation institutionnelle reste possible. La relation personnelle, en revanche, semble bien plus difficile à rétablir.
L’Alliance survit aux présidents
Il serait néanmoins erroné d’assimiler Donald Trump aux États-Unis, ou de confondre un conflit entre deux dirigeants avec la fin d’une alliance entre deux nations.
L’Italie et les États-Unis sont liés par des relations politiques, militaires, économiques et humaines qui transcendent les occupants du Palazzo Chigi et de la Maison Blanche. La coopération au sein de l’OTAN, les activités de renseignement, les installations militaires, les investissements industriels et les relations technologiques forment un tissu bien plus solide que n’importe quelle polémique sur les réseaux sociaux.
L’Italie n’a pas besoin de devenir anti-américaine pour prouver qu’elle n’est pas subordonnée. Elle doit soutenir une Europe suffisamment forte pour être une alliée des États-Unis plutôt qu’un protectorat : une Europe capable de dire « oui » lorsque les intérêts coïncident et « non » lorsque ce n’est pas le cas.
Une véritable amitié n’exige pas d’obéissance. Une véritable alliance n’entraîne pas la perte de souveraineté.
La réponse doit être une Europe plus forte
Cette confrontation a eu un retentissement international extraordinaire. La déclaration de Mme Meloni, selon laquelle ni elle ni l’Italie ne mendieraient jamais, a été relayée par les journaux, les chaînes de télévision et les comptes de réseaux sociaux du monde entier.
Sa réponse a mis en évidence la nécessité d’un nouveau type de leadership européen : ni technocratique ni anti-occidental, ni subordonné à Washington, ni à égale distance entre les démocraties et les dictatures.
Mme Meloni devrait profiter de cet élan non pas pour mener une campagne personnelle contre M. Trump, mais pour proposer une nouvelle architecture européenne.
Sans une énergie abondante, stable et à des prix compétitifs, l’Europe ne peut pas défendre ses industries, développer l’intelligence artificielle, maintenir une défense crédible ni réduire sa dépendance vis-à-vis des puissances étrangères.
L’Europe a donc besoin d’un plan d’envergure pour l’énergie nucléaire de nouvelle génération : investissements communs, recherche, petits réacteurs modulaires, chaînes d’approvisionnement industrielles à l’échelle continentale et procédures d’autorisation accélérées. Elle doit renoncer à l’écologisme idéologique qui a trop souvent transformé la décarbonisation en désindustrialisation.
Le deuxième pilier doit être le contrôle des frontières. L’Europe doit décider qui entre sur son territoire, distinguer l’immigration légale de l’entrée illégale, renforcer Frontex, conclure des accords avec les pays d’origine et de transit, mettre en place des centres extérieurs pour le traitement des demandes d’asile et rendre les retours effectifs.
Une communauté politique incapable de contrôler ses frontières n’est pas pleinement souveraine. Une société qui ne parvient pas à réguler l’immigration engendre inévitablement de l’insécurité et des conflits sociaux.
L’énergie nucléaire et le contrôle des frontières reposent sur le même principe : la capacité à produire l’énergie nécessaire à la liberté et à défendre l’espace politique dans lequel cette liberté s’exerce.
Seule Meloni peut s’y essayer
Giorgia Meloni est sans doute la seule dirigeante européenne capable de rassembler ces différents acteurs. Elle est fermement ancrée dans l’Occident, soutient l’OTAN et l’Ukraine, entretient des contacts avec les conservateurs américains, dirige un État membre fondateur de l’Union européenne et a placé le contrôle de l’immigration au cœur de son programme politique.
Elle peut aborder les questions de sécurité avec la Pologne et les pays nordiques, celles de l’énergie nucléaire avec la France, celles de la compétitivité industrielle avec l’Allemagne et celles des flux migratoires avec les pays méditerranéens. Elle peut proposer une Europe qui n’abolit pas ses nations, mais qui tire parti de leur force pour bâtir une puissance continentale.
La rupture avec Trump, aussi douloureuse soit-elle, peut donc constituer un moment de maturation politique. L’époque où l’Europe pouvait espérer être protégée sans contrepartie et respectée uniquement grâce à la relation personnelle entre un dirigeant européen et un président américain est révolue.
L’Italie doit rester une alliée des États-Unis. Mais elle doit être une alliée qui sait tenir la tête haute.
Mme Meloni a prononcé la phrase qu’il fallait : « L’Italie ne mendie pas. » Elle doit désormais donner un contenu politique à cette phrase en construisant une Europe qui ne mendie pas en matière d’énergie, de sécurité, de protection militaire ou d’autorisation de défendre ses frontières.
Si sa relation personnelle avec Trump a véritablement atteint ses limites, la réponse ne peut pas être le ressentiment. Elle doit être quelque chose de plus grand encore : le début d’une nouvelle ère européenne.