Un vendredi, début octobre 2026, le liquidateur judiciaire CITR a annoncé que Damen Shipyards Mangalia avait été adjugée à Rheinmetall Real Estate Romania pour un montant de 138,03 millions d’euros, hors TVA. Ce montant est inférieur d’environ 46 millions d’euros à l’évaluation initiale d’environ 184 millions d’euros qui avait servi de référence lors des précédentes tentatives de vente.
Les difficultés du chantier naval n’ont pas été soudaines. Damen Shipyards Mangalia, détenu à 51 % par l’État roumain, le groupe néerlandais détenant les 49 % restants ainsi que le contrôle opérationnel, a été placé en redressement judiciaire en juin 2024. Les créanciers ont rejeté un plan de redressement, et le tribunal de Constanța a prononcé la faillite en avril 2026. À l’approche de l’été, les derniers des quelque 1 011 salariés avaient reçu leur lettre de licenciement. Les enchères précédentes, fixées à un prix plus élevé, n’avaient attiré aucune offre sérieuse. Ce n’est qu’après une modification de la procédure permettant de fixer un prix de départ à 75 % de la valeur estimée qu’un acquéreur s’est présenté. Rheinmetall, qui s’était abstenu lors des précédents cycles d’enchères, a remporté l’actif comprenant trois cales sèches, des quais, des halls, des ateliers et des stocks.
Le gouvernement s’est félicité de ce résultat. Les responsables du Palais Victoria l’ont qualifié d’étape majeure vers la relance de l’un des actifs industriels les plus importants de la Roumanie, après des années de difficultés financières et de suppressions d’emplois. Ils ont directement lié cette acquisition aux négociations menées dans le cadre du programme européen SAFE. Un contrat d’une valeur d’environ 920 millions d’euros (hors TVA) porte sur deux patrouilleurs hauturiers et deux navires de soutien aux plongeurs, dont la livraison est prévue d’ici 2030. Les ministres ont présenté cet accord comme contribuant à la sécurité de la mer Noire, renforçant le flanc oriental de l’OTAN et ouvrant la voie au transfert de technologies et à la production locale plutôt qu’à de simples importations.
L’AUR voit les choses différemment. Dans un communiqué publié au lendemain de la vente, le parti a accusé le gouvernement d’avoir mal géré la situation du chantier naval, laissant l’une des principales capacités industrielles stratégiques de la Roumanie sombrer dans la faillite, puis être cédée à un prix très réduit sans garanties concrètes quant à son avenir. Selon l’AUR, cette différence d’environ 46 millions d’euros nécessite des explications publiques : les évaluations utilisées, les conditions des enchères successives, la justification de la réduction de prix, ainsi qu’une vérification du respect de la loi par les institutions compétentes. Des commissions spécialisées de l’AUR ont demandé au gouvernement de préciser qui en porte la responsabilité, quels investissements et quels emplois sont réellement garantis, et quels avantages concrets l’industrie roumaine en tirera.
Le parti a déjà insisté sur ces points par le passé. Au printemps 2025, le député Dan Tănasă a déposé une question parlementaire visant à obtenir des éclaircissements sur les perspectives du chantier naval, les négociations en cours avec les investisseurs et la situation de centaines de salariés alors en chômage technique. Le ministère de l’Économie a répondu en mai 2025, mais la faillite et la vente à prix réduit qui ont suivi ont, selon l’AUR, accentué plutôt que dissipé les inquiétudes antérieures. La formation ne rejette pas les investissements étrangers en tant que tels. Elle insiste sur le fait que la Roumanie a besoin d’un chantier naval opérationnel, de spécialistes confirmés, de fournisseurs locaux et de commandes à long terme. Un plan de relance public devrait préciser la valeur des investissements supplémentaires, le calendrier de reprise de l’activité, le nombre d’emplois, la répartition entre contrats civils et militaires, les engagements en matière de transfert de technologie, ainsi que les obligations du nouvel exploitant. Des éclaircissements sont également demandés concernant l’utilisation des terrains publics et les créances salariales en suspens qui font toujours l’objet de la procédure de faillite. Concernant le programme naval de 920 millions d’euros, l’AUR souhaite obtenir des précisions sur la part des travaux qui sera effectivement réalisée en Roumanie, sur les capacités de production et de maintenance qui seront mises en place ou modernisées, ainsi que sur la manière dont les fournisseurs roumains y participeront. La modernisation de l’armée, soutient le parti, doit s’accompagner du développement de l’industrie nationale de la défense.
Ce contexte plus large de passation de marchés fait déjà l’objet d’une enquête officielle. Début septembre 2026, l’AUR a déposé une plainte pénale auprès de la Direction nationale anticorruption (DNA) concernant d’éventuelles irrégularités dans la préparation, la sélection des opérateurs économiques, la négociation, l’attribution, le financement et l’exécution des projets relevant du programme SAFE de la Roumanie. Ce programme permet à la Roumanie d’accéder à un financement par emprunt de l’UE pouvant atteindre 16,68 milliards d’euros. Parmi les points spécifiques soulevés figurent la concentration de marchés de grande valeur au profit du groupe Rheinmetall, totalisant environ 5,7 milliards d’euros répartis sur plusieurs contrats, ainsi que des questions concernant la manière dont les cahiers des charges ont été rédigés, les fournisseurs alternatifs qui ont été pris en considération, les raisons pour lesquelles les prix ont évolué au cours des négociations, et les obligations contraignantes en matière de production et de transfert de technologie qui ont été obtenues. La plainte demande également aux procureurs d’examiner les liens éventuels entre l’attribution des contrats navals et la transaction ultérieure concernant les actifs de Mangalia, ainsi que de déterminer si les intérêts patrimoniaux de l’État ont été correctement protégés. L’AUR a demandé à la DNA d’obtenir l’intégralité du plan d’investissement SAFE et ses versions successives, ainsi que les dossiers de projet complets, les rapports de nécessité, les consultations de marché, les offres, les évaluations et les contrats, y compris les métadonnées électroniques, afin de déterminer si les résultats étaient effectivement prédéterminés ou si les documents présentés aux institutions européennes reflètent fidèlement les décisions sous-jacentes. Parmi les infractions éventuelles citées figurent l’abus de pouvoir, la falsification intellectuelle, l’utilisation de documents falsifiés, les fausses déclarations et les actes portant atteinte aux intérêts financiers de l’Union européenne. Le parti souligne qu’il demande une vérification plutôt que d’affirmer que des infractions ont déjà été prouvées.
Le gouvernement, pour sa part, continue de présenter la combinaison des contrats SAFE et de la vente du chantier naval comme une stratégie industrielle cohérente : des équipements pour la Marine roumaine, des emplois préservés ou créés sur le territoire national, et une voie de sortie de la faillite pour un site stratégique. La concrétisation de cette issue dépend des détails, qui n’ont toujours pas été rendus publics, concernant le volume d’investissement, la création d’emplois, le contenu local et les mécanismes de mise en œuvre. Tant que ces chiffres et ce calendrier n’auront pas été mis sur la table, la différence entre un sauvetage et une cession à prix réduit d’un actif industriel national restera sujette à des interprétations divergentes et, dans le cas d’AUR, fera l’objet d’une enquête en cours de la DNA sur le cadre général qui a rendu cette vente possible.