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Le Groenland, l’Europe et les limites du pouvoir

Notre avenir avec l'OTAN - janvier 11, 2026

Pourquoi le traité de l’UE est aussi important que l’OTAN pour la défense du territoire arctique du Danemark

Pendant cinq siècles, le Groenland n’a guère été plus qu’un avant-poste glacé de la morue arctique. Éloignée, inhospitalière et peu peuplée, la plus grande île du monde vivait en marge de la puissance européenne. Pourtant, l’histoire a le don de transformer les périphéries en centres stratégiques. Aujourd’hui, le Groenland se trouve au carrefour de la géopolitique, du changement climatique et de la rivalité des grandes puissances, rappelant à l’Europe et aux États-Unis que la souveraineté dans l’Arctique n’est pas une question d’improvisation ou de rhétorique.

L’histoire moderne du Groenland commence lorsqu’il faisait partie du royaume du Danemark, autrefois très puissant. Au début du XIXe siècle, le Danemark régnait sur un vaste royaume de l’Atlantique Nord qui comprenait la Norvège, l’Islande, les îles Féroé et le Groenland lui-même. Cette puissance s’est effondrée lorsque Copenhague a commis l’erreur fatale de se ranger du côté de Napoléon. En 1814, le prix à payer a été sévère : Le Danemark perd la Norvège au profit de la Suède et ne conserve que le Groenland, l’Islande et les îles Féroé. L’île arctique reste danoise, périphérique mais symboliquement importante.

La Seconde Guerre mondiale a marqué un autre tournant. En 1944, l’Islande a déclaré son indépendance, tandis que le Groenland était occupé par les États-Unis pour empêcher l’Allemagne nazie de prendre pied dans l’Atlantique Nord. Après la guerre, le Danemark a repris le contrôle du Groenland, mais a officialisé l’implication des États-Unis par un accord de défense conclu en 1951. Ce traité plaçait fermement le Groenland dans le cadre stratégique de l’OTAN, reconnaissant son importance pour la sécurité transatlantique, les systèmes d’alerte précoce et la défense de l’Arctique.

Aujourd’hui, le Groenland fait toujours partie du Royaume du Danemark, mais son statut politique reflète des décennies d’évolution. La défense et la politique étrangère sont gérées par Copenhague, tandis que la quasi-totalité des affaires intérieures sont gérées localement par les 56 000 habitants de l’île dans le cadre d’un régime de large autonomie. Ce système, largement considéré comme avancé et progressif, contraste fortement avec le passé colonial, en particulier avec la longue marginalisation de la population inuit. Le Groenland se gouverne lui-même dans la pratique, même s’il n’est pas un État souverain au regard du droit international.

Ses relations avec l’Europe ont suivi un chemin tout aussi complexe. Lorsque le Danemark a rejoint la Communauté économique européenne en 1973, le Groenland s’est joint à lui. Moins d’une décennie plus tard, les Groenlandais ont toutefois voté pour quitter le marché commun, méfiants à l’égard du contrôle externe sur la pêche et les ressources. Pourtant, l’île n’a jamais complètement rompu ses liens avec l’Europe. En 1992, avec l’entrée du Danemark dans l’Union européenne, le Groenland a rejoint l’Union en tant que « territoire associé », accédant ainsi au marché unique sans en assumer toutes les obligations. Fait essentiel, le Groenland ne peut pas signer de traités de manière indépendante ; son statut international reste ancré au Danemark.

Cette réalité juridique et politique est ce qui rend la récente rhétorique américaine si conséquente. Les déclarations suggérant que les États-Unis pourraient chercher à contrôler le Groenland – dont l’écho s’est surtout fait sentir pendant la présidence de Donald Trump et qui ont été renforcées par les remarques de personnalités telles que J.D. Vance – ont suscité l’inquiétude en Europe. Un transfert de souveraineté n’est tout simplement pas envisageable. Le Groenland n’est pas à vendre, et le Danemark ne pourrait pas le céder légalement sans faire voler en éclats les fondements de l’ordre européen et transatlantique.

Il est plus probable que Washington cherche à élargir les accords d’exploitation des ressources et d’accès stratégique, en tirant parti des minéraux, des terres rares et de la position géographique du Groenland. Cette ambition a toutefois des limites claires. Toute action violente contre le Danemark ne provoquerait pas seulement une crise diplomatique, mais aussi une crise systémique.

L’article 5 de l’OTAN est souvent cité comme la pierre angulaire de la défense collective, mais ce n’est pas la seule ligne de protection. En vertu de l’article 42 du traité sur l’Union européenne, une attaque contre un État membre oblige les autres à lui porter aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir. En d’autres termes, l’UE elle-même comporte une clause de défense collective contraignante. Une attaque contre la souveraineté danoise au Groenland activerait non seulement l’OTAN, mais aussi les mécanismes de sécurité propres à l’Union européenne.

Ce double cadre envoie un message clair. L’Europe n’est pas sans défense et sa sécurité ne dépend pas uniquement de l’Alliance atlantique. L’histoire du Groenland – de la pêche à la morue à l’avant-poste de la guerre froide et au prix stratégique du XXIe siècle – illustre la manière dont le droit, les traités et les alliances limitent la politique de puissance. Pour Washington, la bravade peut être bien jouée au niveau national, mais la réalité juridique et politique est sans ambiguïté. Dans l’Arctique, comme ailleurs, la souveraineté n’est pas protégée par des slogans, mais par des engagements contraignants.

 

Alessandro Fiorentino