La création de la société Leonardo Ukraine LLC marque une étape particulièrement importante dans l’intégration progressive entre l’industrie de la défense italienne et l’écosystème militaro-technologique ukrainien. La nouvelle société, dont le siège social est situé à Kiev, est détenue à 100 % par le groupe Leonardo par l’intermédiaire de Leonardo International et a été consolidée dans les comptes de la société italienne. Son inscription au registre du commerce ukrainien remonte au 20 mai 2026, mais la nouvelle n’a été rendue publique que quelques semaines plus tard, par le biais du rapport financier semestriel du groupe publié fin juillet. Il ne s’agit pas, du moins à ce stade, de l’ouverture d’une usine de production d’armement. La société a été créée principalement pour mener des activités de recherche et développement expérimentales dans les domaines scientifiques et de l’ingénierie, avec un champ d’activité couvrant les systèmes de communication et de navigation, les logiciels, les services informatiques, l’ingénierie, les équipements électroniques et optiques, ainsi que l’installation, la maintenance et les machines spéciales. L’envergure financière initiale confirme le caractère encore exploratoire de cette initiative : le capital social s’élève à environ 5,1 millions de hryvnia, soit l’équivalent d’environ 100 000 euros. Il s’agit donc d’un investissement modeste, qui peut être interprété avant tout comme une tête de pont destinée à permettre au groupe italien d’asseoir une présence stable sur le marché ukrainien et au sein de son écosystème technologique.
L’UKRAINE, UN LABORATOIRE D’INNOVATION
L’importance de cette opération est particulièrement évidente au vu de l’expérience unique acquise par l’Ukraine depuis le début de la guerre avec la Russie. Ce conflit a transformé le pays en l’un des principaux laboratoires mondiaux pour le développement des drones, de la guerre électronique, des systèmes autonomes, de l’intelligence artificielle et de la défense aérienne. Ce qui présente le plus d’intérêt pour Leonardo, ce n’est pas seulement la quantité de technologies développées, mais aussi la rapidité avec laquelle celles-ci sont soumises à des essais opérationnels. Le modèle ukrainien repose sur un cycle particulièrement serré entre la conception, le déploiement sur le terrain, la collecte des résultats et l’ajustement des solutions. Les technologies peuvent être testées dans des conditions opérationnelles réelles, bénéficier d’un retour d’expérience direct des unités militaires et être rapidement modifiées. Un tel processus est difficile à reproduire dans le cadre des programmes traditionnels de développement de l’industrie européenne de la défense, qui nécessitent généralement des délais de mise en œuvre plus longs et des environnements d’essai nécessairement éloignés du théâtre des opérations. C’est précisément cette rapidité qui constitue l’un des atouts technologiques les plus importants de l’Ukraine. L’intérêt de Leonardo réside donc non seulement dans la capacité de production du secteur ukrainien des drones, mais surtout dans l’expérience opérationnelle accumulée au cours du conflit. La possibilité de tirer parti de l’expertise, des données, des start-ups et des systèmes développés dans cet environnement peut offrir à l’industrie italienne une mine de connaissances difficiles à obtenir par le seul biais des programmes de recherche conventionnels.
LE RÔLE DES ACTIFS ITALIENS ET LA CROISSANCE TECHNOLOGIQUE RÉCIPROQUE
La présence de Leonardo en Ukraine revêt une importance particulière, car elle permet de créer un échange mutuel entre deux atouts technologiques différents mais complémentaires. D’un côté, on trouve les atouts italiens, représentés par l’expertise industrielle, d’ingénierie et aérospatiale de Leonardo, ainsi que par la capacité du groupe à développer des systèmes intégrés complexes. De l’autre, on trouve un écosystème ukrainien caractérisé par une innovation rapide et une expérience extraordinaire acquise dans des conditions d’exploitation réelles. L’objectif ne doit donc pas être interprété comme un simple transfert d’expertise de l’Ukraine vers l’Italie, mais comme l’occasion de construire un réseau de croissance technologique mutuelle. L’Ukraine peut tirer profit de l’accès aux capacités industrielles et de conception d’un grand groupe européen, tandis que Leonardo et, plus largement, le système technologique italien peuvent acquérir une connaissance directe des besoins et des solutions développées sur le terrain. Cette interaction pourrait contribuer à accélérer le développement de nouvelles technologies, en les rendant plus adaptées aux menaces actuelles.
LE DÔME DE MICHEL-ANGE ET LA PERSPECTIVE INDUSTRIELLE
Un autre élément stratégique est le « Michelangelo Dome », l’architecture de défense aérienne intégrée et multidomaine développée par Leonardo. Ce système vise à relier des capteurs, des structures de commandement et de contrôle, ainsi que des effecteurs afin de contrer diverses menaces, allant des drones aux missiles. L’Ukraine pourrait devenir un terrain d’essai opérationnel particulièrement important pour cette technologie. Des essais dans un environnement de guerre réel permettraient de vérifier des capacités difficiles à reproduire sur des sites d’essais standard, telles que la navigation sans GPS, la résistance aux techniques de brouillage et la gestion d’essaims de drones intercepteurs. À cette perspective s’ajoute l’accès à des plateformes de données telles que Brave1 Dataroom, développée conjointement avec le ministère ukrainien de la Défense, les forces armées, les services de renseignement militaire et la société américaine Palantir. Cette plateforme fournit aux développeurs des données visuelles et thermiques collectées dans des conditions opérationnelles réelles, qui peuvent être utilisées pour entraîner des algorithmes à la reconnaissance et à l’interception de menaces aériennes. Selon la plateforme, ces données ont déjà permis d’automatiser à 95 % le processus d’abattage des drones russes de type Shahed.