La chancelière allemande met en garde contre la fragilité des alliances et appelle à une Europe souveraine dans une ère géopolitique en mutation
Lors de la conférence de Munich sur la sécurité 2025, le chancelier allemand Friedrich Merz a délivré un message brutal : l’ancien ordre mondial est révolu et l’alliance atlantique ne peut plus être considérée comme acquise. S’exprimant lors du rassemblement annuel des dirigeants mondiaux à Munich, M. Merz a prévenu que l’Europe devait s’adapter à une nouvelle ère de rivalité géopolitique où la liberté elle-même est de plus en plus menacée.
« L’Europe est revenue de vacances historiques », a déclaré M. Merz, décrivant un continent qui ne peut plus se permettre de se reposer sur ses lauriers. Depuis des années, les tensions et les conflits se sont intensifiés dans le monde entier. « Cet ordre, aussi imparfait qu’il ait pu être même dans ses meilleurs moments, n’existe plus », a-t-il déclaré, marquant une rupture décisive avec les hypothèses qui ont façonné l’Europe de l’après-guerre froide.
Une relation transatlantique tendue
M. Merz a reconnu ouvertement qu’un fossé s’était creusé entre l’Europe et les États-Unis. Se référant aux propos tenus un an plus tôt à Munich par le vice-président américain J. D. Vance, M. Merz a admis que ce dernier avait eu raison de souligner les divergences croissantes. « La lutte culturelle du mouvement MAGA n’est pas la nôtre », a déclaré le dirigeant allemand, traçant une ligne claire entre les trajectoires politiques européennes et américaines.
Il a souligné que la conception européenne de la liberté d’expression diffère fondamentalement de certaines interprétations américaines. En Europe, la liberté d’expression s’arrête là où la dignité humaine et les principes constitutionnels sont attaqués. Il a également rejeté le protectionnisme et les droits de douane, réaffirmant l’engagement de l’Europe en faveur du libre-échange, des accords sur le climat et des institutions multilatérales telles que l’Organisation mondiale de la santé.
Malgré ces différences, M. Merz a souligné que la réparation et la revitalisation de la confiance transatlantique restent essentielles. « Même les États-Unis ne seront pas assez forts pour agir seuls dans une ère de rivalité entre grandes puissances », a-t-il déclaré. L’OTAN, a-t-il ajouté, ne constitue pas seulement un avantage concurrentiel pour l’Europe, mais aussi pour l’Amérique. « Les autocraties peuvent avoir des partisans, les démocraties ont des partenaires et des alliés.
Le réveil stratégique de l’Europe
L’un des thèmes centraux du discours de M. Merz était la nécessité d’une Europe souveraine et stratégiquement capable. Il a révélé qu’il avait entamé des discussions confidentielles avec le président français Emmanuel Macron sur l’avenir de la dissuasion nucléaire européenne. Les États-Unis réduisant progressivement leur engagement direct en matière de défense sur le continent, la possibilité pour la France d’étendre sa dissuasion nucléaire à l’Europe est discrètement examinée. La France reste, avec le Royaume-Uni, le seul pays de l’Union européenne à posséder des armes nucléaires.
M. Merz a clairement indiqué que l’Allemagne n’agirait plus jamais seule en matière de politique de puissance. « Un leadership fondé sur le partenariat, oui ; des fantasmes hégémoniques, non », a-t-il déclaré en invoquant les leçons de l’histoire allemande. Selon lui, la réponse au changement géopolitique actuel réside dans le renforcement de l’Europe en tant qu’acteur unifié capable de défendre sa liberté, sa sécurité et sa compétitivité.
Selon M. Merz, une Europe souveraine doit devenir un « véritable acteur mondial » doté de sa propre stratégie de sécurité, non pas en remplacement de l’OTAN, mais en tant que pilier solide au sein de celle-ci. L’objectif est de renforcer l’alliance plutôt que de l’affaiblir, en veillant à ce que l’Europe contribue plus vigoureusement à la défense collective.
La guerre en Ukraine et la menace russe
La guerre en Ukraine a dominé les débats de la conférence. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’est élevé contre les récits présentant la Russie comme inarrêtable. « Au lieu de voir les Russes comme un ours puissant, nous devons comprendre qu’ils se déplacent en Ukraine à la vitesse d’un escargot de jardin », a-t-il déclaré, citant les lourdes pertes russes – 35 000 morts en décembre et 30 000 rien qu’en janvier.
M. Rutte a mis en garde contre le risque de tomber dans le piège de la propagande russe, affirmant que si le conflit reste brutal et coûteux, Moscou en paie le prix fort. Le message était clair : l’unité européenne et le soutien durable à l’Ukraine restent essentiels.
Groenland, réarmement et réalignement mondial
Au-delà de l’Ukraine, les dirigeants ont débattu de questions allant de l’importance stratégique du Groenland à l’évolution de l’alliance transatlantique et à l’accélération du réarmement européen. Le contexte général est celui d’un monde de plus en plus défini par la concurrence entre grandes puissances, la rivalité technologique et les changements d’alliances.
La délégation américaine, conduite cette année par le secrétaire d’État Marco Rubio, a fait preuve d’une approche nuancée. Contrairement aux critiques acerbes de l’année dernière à l’égard de l’Europe, le ton de Washington est apparu plus mesuré. M. Rubio a reconnu que le monde était entré dans une nouvelle ère géopolitique qui obligeait toutes les parties à réévaluer leur rôle.
D’éminents dirigeants européens ont participé au sommet, notamment M. Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer, le Premier ministre polonais Donald Tusk et la Première ministre danoise Mette Frederiksen. Leur présence souligne l’urgence de redéfinir la place de l’Europe dans un système international en pleine mutation.
La liberté en jeu
Pour M. Merz, les enjeux ne sauraient être plus importants. « À l’ère des grandes puissances, la liberté n’est pas garantie, elle est en danger », a-t-il averti. La tâche de l’Europe, a-t-il conclu, consiste à s’unir et à se renforcer, non pas de manière isolée, mais en partenariat.
Les anciennes certitudes ont peut-être disparu, mais à Munich, un message a résonné clairement : L’Europe doit redécouvrir son objectif stratégique, sous peine d’être façonnée par des forces qui échappent à son contrôle.