Pendant les trois décennies qui ont suivi la chute du mur de Berlin, la « mondialisation » était le mot qui mettait fin aux disputes. Les frontières se sont assouplies, les chaînes d’approvisionnement se sont allongées et la prospérité a été perçue comme découlant naturellement de l’ouverture. L’Europe a construit une grande partie de son identité d’après-guerre froide sur ce principe : un continent de nations commerçantes, unies par le marché unique et connectées au reste du monde par une foi inébranlable en l’interdépendance et la paix.
Ce postulat n’est plus le même et le panel du groupe ECR, « Définir la souveraineté économique européenne dans un monde globalisé », s’ouvre précisément là où le consensus confortable prend fin.
En l’espace de cinq ans, l’Europe a vécu une pandémie qui a révélé la fragilité de la disponibilité le long des chaînes d’approvisionnement, une guerre à sa frontière orientale qui a révélé le prix de la dépendance énergétique vis-à-vis d’une puissance hostile, et une accélération de la compétition technologique entre Washington et Pékin dans laquelle l’Union européenne s’est souvent retrouvée spectatrice plutôt qu’actrice. Le langage de Bruxelles s’est adapté avec une rapidité remarquable : « autonomie stratégique ouverte », « de-risking », « sécurité économique », « matières premières critiques », « souveraineté technologique », des termes à peine audibles il y a dix ans structurent aujourd’hui des dossiers législatifs entiers.
Antonio Rapisarda, directeur de « Il Secolo d’Italia » et intervenant dans le panel de vendredi, a posé la question « Sommes-nous prêts ? » avec une franchise caractéristique lors du Forum Machiavelli sur la défense qui s’est tenu au début de l’année. Il a répondu lui-même à cette question : « L’Europe ne l’est pas. La mondialisation s’effondre, les conflits se multiplient, les États-Unis s’éloignent, et l’Italie et l’Europe risquent de devenir des « vasi di coccio » (pots d’argile) pris entre les puissances mondiales ». L’image est de Manzoni, et l’avertissement qui la sous-tend est ancien : le vase fragile qui voyage parmi les vases de fer est celui qui se brise. La prescription de Rapisarda est un pilier européen au sein de l’OTAN, une autonomie stratégique qui ne rompt pas l’alliance atlantique, une formulation qui est devenue la doctrine de travail du gouvernement italien et qui encadrera une grande partie du débat du panel.
L’une des principales tâches du groupe est de définir la notion de souveraineté économique, et la distinction est importante. La souveraineté économique, au sens où l’ECR l’a toujours défendue, n’est pas synonyme d’autosuffisance. Il ne s’agit pas d’une résurrection des barrières commerciales, ni d’un recul du commerce ouvert qui a rendu possible la prospérité européenne de l’après-guerre. Il s’agit plutôt de la capacité des nations et de l’Union agissant en leur nom à prendre des décisions dans leur propre intérêt stratégique sans que ces décisions soient verrouillées par des dépendances qu’elles n’ont pas choisies et dont elles ne peuvent pas facilement sortir.
Il s’agit d’un concept plus étroit et plus honnête que ne le suggèrent les slogans. Il admet qu’un continent de 450 millions d’habitants aura toujours des échanges commerciaux importants avec le reste du monde et insiste uniquement sur le fait que le commerce ne doit pas devenir un vecteur de coercition. La question sur laquelle le panel se penchera est de savoir comment rendre cette distinction opérationnelle, où se situe la limite entre une interdépendance saine et une vulnérabilité structurelle, et qui décide.
Le test récent le plus concret de cette question est la trajectoire climatique de l’Union européenne, et peu de personnes ont exprimé la position ECR à ce sujet de manière plus tranchée que l’eurodéputé roumain de l’AUR, Adrian Axinia, qui rejoint le panel depuis Strasbourg. Avant la mini-plénière de novembre 2025 sur l’objectif d’émissions pour 2040, M. Axinia a prévenu qu’une réduction de 90 % d’ici 2040 équivaut à un « suicide économique », que la proposition de la Commission met l’industrie européenne « sur la sellette » et que le continent voit sa propre désindustrialisation s’accélérer à un moment où l’Allemagne et la France sont déjà en récession. Il ne s’agit pas d’un rejet de la responsabilité environnementale. Il s’agit de refuser de traiter la compétitivité comme une variable résiduelle. Selon Axinia, toute législation future doit garantir que la compétitivité européenne est pleinement prise en compte et que les familles sont protégées contre les chocs des prix de l’énergie.
Un deuxième volet du débat, moins souvent entendu à Bruxelles mais incontournable dans des capitales comme Bucarest, concerne la relation entre la souveraineté en matière de politique économique et la survie de la base productive nationale. Eduard Koler, député de l’AUR au Parlement roumain et orateur de la table ronde de vendredi, a axé une grande partie de son travail parlementaire récent sur cette question. L’observation centrale d’Eduard Koler est empirique : Les entrepreneurs roumains font vivre l’économie du pays, ils produisent la majorité des bénéfices, emploient la majorité des travailleurs et financent la consommation, les impôts et les salaires dont dépend l’État. Ce qu’il reproche au gouvernement actuel, c’est que la politique fiscale s’est retournée contre cette base : La TVA a augmenté, les impôts fonciers aussi, la taxe sur les dividendes a été portée à 16 %, la consommation a été étouffée, le capital national a été décapitalisé. Pendant ce temps, affirme-t-il, le capital étranger bénéficie d’arrangements qui permettent l’exportation légale des bénéfices, ce qui produit une double norme fiscale dans laquelle l’environnement commercial roumain est poussé vers la faillite ou l’économie grise.
La formulation la plus précise a été donnée au début de l’année : La Roumanie, selon l’expression de Koler, ne fonctionne plus comme une économie de marché mais comme un système de « détention économique » dans lequel l’État supervise, contrôle, sanctionne et confisque. On peut être d’accord ou non avec ce diagnostic. Ce qu’il soulève, pour les besoins de ce panel, c’est la question de savoir si la souveraineté économique en tant que concept européen peut avoir un sens si les gouvernements nationaux ont déjà abandonné l’architecture fiscale dont dépendent leurs propres citoyens productifs.
Adela Mîrza, présidente du parti « Alternativa Dreaptă » et membre du conseil de direction du parti ECR, apporte au panel un cadre doctrinal qui, depuis plus d’une décennie, cherche à articuler un conservatisme roumain explicitement compatible avec le marché ouvert. Dans sa propre formulation, le projet politique qu’elle dirige s’inspire simultanément des valeurs chrétiennes et des valeurs de l’économie capitaliste moderne, une synthèse plus proche de l’esprit fondateur du centre-droit européen que des tentations protectionnistes aujourd’hui visibles à travers le continent.
Mme Mîrza a toujours affirmé que la famille ECR offrait à la Roumanie un modèle utilisable pour un développement économique stable. Les réunions au sein de l’ECR, a-t-elle affirmé, portent précisément sur les types de politiques européennes qui peuvent réellement aider la Roumanie à devenir une économie stable. De son point de vue professionnel dans le domaine de l’immobilier et de l’investissement, elle a également été l’une des observatrices les plus perspicaces du récent virage fiscal procyclique de la Roumanie : l’augmentation simultanée de la TVA, l’effondrement du volume des transactions et l’arithmétique contradictoire par laquelle l’État s’attend à une augmentation des recettes à partir d’une base qui se contracte. Le panel sera le cadre naturel pour qu’elle relie cette observation nationale au débat européen plus large sur la manière dont la souveraineté en matière de politique économique est censée être exercée dans la pratique.
Dans ce cadre, la conversation du panel de vendredi devrait engager plusieurs débats interdépendants :
La première concerne la politique industrielle et la compétitivité. Plus précisément, il s’agit de savoir si la loi sur les matières premières critiques, la loi sur les puces et la loi sur l’industrie nette zéro se traduisent par des projets concrets, et si les instincts réglementaires de l’Europe et ses ambitions en matière de compétitivité peuvent être réconciliés avant que le fossé qui les sépare ne devienne structurel.
La deuxième concerne le marché unique lui-même. Une véritable souveraineté économique européenne exige un marché unique qui fonctionne aussi bien pour les services que pour les biens, pour le capital que pour le travail. L’observation inconfortable, répétée dans tous les rapports récents, est que l’Europe n’a pas encore achevé le marché qu’elle possède déjà.
La troisième concerne la relation transatlantique dans des conditions de divergence stratégique. Les États-Unis se sont résolument tournés vers les subventions industrielles et la protection sélective, et l’Europe doit décider si elle veut les suivre, les concurrencer ou se différencier. La formulation de Rapisarda, « l’autonomie européenne au sein de l’alliance atlantique plutôt que contre elle », sera l’un des débats les plus forts du panel.
La quatrième concerne la question de savoir « qui gouverne ». La souveraineté économique exercée par l’Union est, par définition, une souveraineté mise en commun. La contribution distinctive de l’ECR à ce débat a été d’insister sur le fait que la mise en commun doit rester un moyen plutôt qu’une fin et que la légitimité de l’action européenne dans ce domaine dépend de sa responsabilité devant les parlements et les publics nationaux.
Le cinquième, et peut-être le plus exigeant pour les participants roumains, concerne spécifiquement l’Europe centrale et orientale. Cette région est devenue l’un des moteurs de croissance les plus dynamiques du continent. Toute souveraineté économique européenne crédible se construira avec l’Est, ou ne se construira pas du tout.
La conversation organisée par le groupe ECR ne promet pas une réponse unique. Elle promet quelque chose de plus utile : un échange sérieux, mené dans la grammaire politique de l’euroréalisme, entre des voix italiennes, roumaines, suédoises et islandaises qui ont déjà commencé à l’articuler dans leurs propres débats nationaux. Un continent qui a produit l’idée de la société ouverte, de l’État de droit et de la république commerciale moderne ne peut se replier sur le mercantilisme sans perdre quelque chose de lui-même. Mais un continent qui refuse de prendre au sérieux sa propre sécurité verra le monde se réorganiser autour de ses hésitations.