Pourquoi Mme Meloni a raison en matière de défense européenne

Non classifié(e) - 29 août 2026

Depuis des années, le débat européen traite la souveraineté nationale et l’intégration européenne comme s’il s’agissait nécessairement de forces opposées. La dernière décision de l’Italie en matière de défense suggère que cette distinction devient de plus en plus obsolète. Le 26 août, le gouvernement de Giorgia Meloni a officiellement sollicité 8 milliards d’euros auprès de SAFE, le programme « Action pour la sécurité en Europe » de l’Union européenne, doté de 150 milliards d’euros. L’Italie peut prétendre à une aide pouvant atteindre 14,9 milliards d’euros, mais Rome a choisi, du moins pour l’instant, de demander un montant inférieur. Le ministre de la Défense, Guido Crosetto, s’est déclaré favorable au recours à cet instrument, soulignant notamment les avantages financiers liés à l’emprunt par le biais de ce mécanisme européen.

Cette décision a suscité des divergences au sein de la coalition au pouvoir. La Ligue de Matteo Salvini s’est montrée nettement plus sceptique quant à l’augmentation des dépenses militaires et au recours à des financements européens à cette fin. Ce désaccord reflète une question plus large que la droite européenne ne peut plus éluder : le recours à un instrument européen commun affaiblit-il la souveraineté nationale ? Dans ce cas précis, c’est l’argument contraire qui s’avère le plus convaincant.

Le programme SAFE ne vise pas à créer une armée européenne contrôlée par la Commission. Il prévoit l’octroi de prêts d’un montant maximal de 150 milliards d’euros aux États membres afin d’accélérer les investissements dans le domaine de la défense, notamment par le biais d’achats communs. Ce programme a été mis en place précisément parce que le problème de la défense en Europe ne réside pas seulement dans le montant des dépenses, mais aussi dans le manque d’efficacité avec lequel ces dépenses sont engagées. Vingt-sept armées nationales achetant des armes similaires par le biais de systèmes d’approvisionnement fragmentés ne produisent pas automatiquement vingt-sept capacités de défense souveraines. Elles peuvent au contraire entraîner des doublons, des coûts plus élevés, des systèmes incompatibles et une dépendance vis-à-vis de fournisseurs étrangers. La souveraineté ne peut se mesurer simplement au fait que l’argent soit emprunté à Rome ou par le biais d’un instrument européen. Elle doit se mesurer à la capacité d’agir.

Si le financement européen permet à l’Italie d’obtenir des capitaux à des conditions plus avantageuses, de renforcer ses forces armées, de soutenir la production européenne en matière de défense et de participer à des programmes d’acquisition de plus grande envergure, le recours à cet instrument peut accroître la souveraineté effective de l’Italie plutôt que de la réduire. Cette distinction revêt une importance croissante, car l’environnement stratégique a radicalement changé. Lors du sommet de l’OTAN de 2025 à La Haye, les alliés se sont engagés à investir 5 % du PIB dans la défense et la sécurité liée à la défense d’ici 2035 : au moins 3,5 % pour les besoins militaires essentiels et jusqu’à 1,5 % supplémentaire pour des domaines tels que les infrastructures, la résilience, la cybersécurité et la base industrielle de défense. Dans le même temps, Washington exprime de manière de plus en plus explicite ses attentes.

Le 27 août, Elbridge Colby, sous-secrétaire américain à la Défense chargé des questions de politique, a déclaré aux ambassadeurs de l’OTAN que les États-Unis souhaitaient que la défense de l’Europe soit de plus en plus placée sous la direction des Européens. Le Pentagone procède actuellement à un réexamen de sa présence militaire sur le continent, où environ 80 000 soldats américains restent déployés. L’Europe devrait prendre ce message au sérieux.

L’alliance transatlantique reste essentielle à la sécurité européenne. Il n’y a aucun avantage stratégique à remplacer l’OTAN par une concurrence artificielle entre l’Europe et les États-Unis. Mais l’atlantisme ne peut signifier d’attendre des contribuables et des soldats américains qu’ils assument indéfiniment des responsabilités que les Européens refusent d’assumer eux-mêmes. Une alliance est d’autant plus forte que les deux parties sont capables d’agir. Et c’est là que la décision italienne revêt une importance qui dépasse sa valeur de 8 milliards d’euros. L’approche de Mme Meloni reconnaît une réalité que la rhétorique souverainiste traditionnelle peine parfois à accepter : il existe des formes de souveraineté que les nations européennes ne peuvent préserver qu’en les exerçant ensemble. La défense en fait de plus en plus partie.

L’Italie compte environ 59 millions d’habitants. L’Allemagne en compte environ 84 millions. La France, environ 68 millions. Même les plus grandes économies européennes fonctionnent à une échelle totalement différente de celle des États-Unis et de la Chine. La Russie, quant à elle, a réorganisé une grande partie de son économie autour de la production militaire alors que sa guerre contre l’Ukraine se poursuit. Il est irréaliste de croire que l’Europe puisse faire face à ce contexte avec vingt-sept politiques de défense totalement indépendantes les unes des autres.

Les marchés publics communs, les systèmes d’armes interopérables, la défense aérienne et antimissile intégrée, les investissements partagés dans les satellites et la cybersécurité, la mobilité militaire coordonnée et une base industrielle de défense européenne renforcée ne sont plus des utopies fédéralistes. Ce sont des impératifs concrets. La question n’est pas de savoir si l’Europe a besoin d’une dimension de défense commune. C’est le cas. Le débat légitime porte sur la manière dont elle doit être structurée. Une défense européenne renforcée ne doit pas servir de prétexte pour transférer toutes les décisions stratégiques à une bureaucratie bruxelloise qui n’a de comptes à rendre à personne. Les gouvernements nationaux doivent rester responsables de leurs forces armées, de leurs contraintes constitutionnelles et des décisions relatives au déploiement des troupes. La légitimité démocratique repose toujours principalement sur les nations. Mais préserver le contrôle politique national est tout à fait compatible avec la mise en place de capacités européennes communes. En effet, sans ces capacités, le contrôle national risque de devenir de plus en plus théorique.

Un pays peut fièrement conserver le droit formel de décider comment se défendre. Mais s’il manque de munitions, de satellites, de moyens de défense aérienne, de capacités industrielles ou d’accès à des technologies d’importance stratégique, cette indépendance formelle n’offre qu’une protection limitée. C’est pourquoi la position adoptée par Meloni et Crosetto est plus réaliste que le rejet instinctif de toute initiative européenne en matière de défense, considérée comme une capitulation de la souveraineté. Les préoccupations relatives aux coûts sont légitimes. L’Italie affiche l’un des ratios d’endettement public les plus élevés d’Europe, et les dépenses de défense ne peuvent pas devenir un chèque en blanc. Les prêts SAFE restent une dette, et non de l’argent gratuit. Chaque décision d’achat doit donc être évaluée en fonction de son utilité militaire, de ses retombées industrielles et de sa viabilité financière. Mais refuser d’investir a également un coût.

M. Crosetto a souligné à plusieurs reprises que la sécurité est désormais directement liée à la capacité industrielle, au développement technologique, à l’énergie, aux chaînes d’approvisionnement et à la compétitivité économique. En juin, il a averti que prendre du retard en matière de défense revient également à risquer de prendre du retard dans les domaines de l’industrie, de la technologie et de l’économie. C’est là que réside le véritable enjeu. L’Europe a mis des décennies à devenir un géant économique tout en restant stratégiquement dépendante d’autrui. Ce modèle était viable dans un monde où la protection américaine semblait permanente, où la Russie fournissait de l’énergie bon marché et où la Chine représentait avant tout une opportunité commerciale. Ce monde a disparu.

Le choix ne se pose plus aujourd’hui entre la souveraineté nationale et l’Europe. Il s’agit de choisir entre renforcer suffisamment l’Europe pour préserver la souveraineté de ses nations et assister à la perte progressive d’influence de ces nations dans un monde dominé par des puissances continentales. Les États-Unis, la Chine et la Russie n’organisent pas leur puissance stratégique à l’échelle de l’Italie, de la France ou de la Pologne. L’Europe ne peut pas non plus espérer rivaliser à cette échelle. L’architecture d’une défense commune peut et doit faire l’objet d’un débat. Son contrôle démocratique doit être préservé. Les intérêts nationaux doivent continuer d’être représentés. Il faut lutter contre le gaspillage, les doublons et la centralisation bureaucratique. Mais la réalité a déjà répondu à la question fondamentale. Sans une Europe plus unie en matière de défense, les Européens ne gagneront pas en souveraineté. Ils deviendront plus dépendants — et de plus en plus insignifiants.