Rétablissez l’ordre avant qu’il ne soit trop tard… ou que les mesures ne soient trop sévères

Juridique - 26 octobre 2026

Les destructions survenues à Limoges obligent l’Europe à faire un choix : faire respecter la loi tant que les institutions démocratiques sont encore en place, ou prendre le risque d’un avenir où la violence intercommunautaire et un État coercitif seraient la norme.

La mairie de Limoges a survécu aux deux guerres mondiales. Ce bâtiment, classé monument historique et inauguré en 1883, a été incendié le 17 octobre lors des troubles liés aux manifestations. Ce qui avait été le patrimoine de plusieurs générations a en effet été détruit par une foule en l’espace d’une seule soirée. La condamnation de la municipalité fut sans appel : aucune plainte, quelle qu’elle soit, ne pouvait justifier cette attaque.

Ces incendies devraient inquiéter les Européens au-delà de la France. Ils soulèvent une question à laquelle les gouvernements ont laissé la réponse devenir de plus en plus difficile : que se passe-t-il lorsque l’État ne parvient pas à maîtriser les troubles ?

Il existe deux réponses particulièrement dangereuses. La première est que la violence déclenchera une riposte organisée et entraînera les communautés dans un conflit que l’État n’est tout simplement pas en mesure de contrôler. La seconde est que l’épuisement et la peur, à eux seuls, susciteront un désir de voir s’imposer un gouvernement prêt à rétablir l’ordre en recourant à des pouvoirs que les citoyens auraient auparavant été tout à fait disposés à rejeter.

Ces voies peuvent également converger. L’aggravation d’un conflit interne peut servir de justification à des mesures coercitives exceptionnelles ; ces dernières peuvent à leur tour susciter une résistance accrue.

L’Europe a encore la possibilité de rétablir la confiance dans l’autorité légitime par le biais d’un gouvernement démocratique classique. Elle devrait saisir cette occasion avant que la revendication politique ne passe de « faire respecter la loi » à « faire tout ce qu’il faut ».

Lorsque la violence appelle à la réciprocité

Une émeute ne constitue pas en soi une guerre civile. Un bâtiment incendié ne constitue pas une preuve suffisante qu’une telle guerre a éclaté. Mais aucune de ces deux constatations ne doit nous empêcher d’examiner comment des troubles persistants peuvent dégénérer en quelque chose de plus grave.

L’étape décisive consiste généralement à organiser une intervention en dehors de l’État.

Les habitants qui estiment que la police n’est pas en mesure de les protéger commencent à organiser eux-mêmes leur protection. Des groupes politiques assument un rôle de maintien de l’ordre. Les réseaux criminels assurent la sécurité selon leurs propres règles. Les communautés en viennent à considérer que leur propre sécurité dépend de leur capacité à dissuader une autre communauté.

Chaque incident se voit alors attribuer un historique. Une attaque devient la réponse à une attaque précédente et justifie la suivante. Ceux qui, au départ, souhaitaient être protégés se retrouvent pris dans un conflit dont la poursuite même est indispensable s’ils veulent obtenir cette protection.

Les émeutes de l’été 2024 en Grande-Bretagne ont clairement montré à quelle vitesse les troubles à l’ordre public peuvent prendre une dimension communautaire. Des mosquées et des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile ont été la cible d’attaques. L’enquête menée par la Chambre des communes à la suite de ces émeutes a fait état des violences (notamment des tentatives d’effraction dans des centres d’hébergement pour demandeurs d’asile) et des tensions qui se sont développées entre les manifestants et les contre-manifestants.

Les conservateurs devraient analyser cette expérience sans détours. Les préoccupations liées à l’immigration ne confèrent pas le droit individuel d’intimider, d’agresser ou de punir. Un groupe qui prétend défendre son pays peut contribuer à détruire l’autorité commune dont dépend ce pays.

L’État doit protéger les citoyens contre la violence, quel que soit le discours politique des auteurs de ces actes. Sinon, chaque faction finira par trouver une cause qui, selon elle, lui donnerait droit à une exception.

L’Espagne devrait reconnaître ce processus

Pour les Espagnols, il ne faut guère d’imagination pour envisager que les antagonismes politiques débouchent sur un conflit civil.

Quatre-vingt-dix ans après le début de notre guerre civile, son souvenir reste très présent sur le plan politique, mais reste pratiquement inexploité. Nous nous disputons au sujet du passé tout en négligeant certaines de ses leçons les plus troublantes pour le présent : la vulnérabilité des institutions, le pouvoir de la peur et la rapidité avec laquelle des voisins peuvent en venir à se considérer comme des ennemis.

Les persécutions religieuses ont notamment donné lieu au massacre de catholiques en raison de leur foi. Les églises sont devenues des cibles. Mais cette histoire met également en scène des personnes qui se sont armées, ont organisé leur propre défense et en sont venues à considérer la force comme un moyen nécessaire à leur survie ; sans oublier l’« Alzamiento » (soulèvement) de Franco, qui a déclenché une guerre civile totale durant trois années sanglantes.

C’est dans cette évolution que réside le danger. Dès lors que les gens en viennent à croire que leur protection dépend de leurs propres armes, de leurs allégeances et de leur capacité de riposte, il devient beaucoup plus difficile de rétablir un ordre politique commun.

Un conflit contemporain n’aurait pas besoin de reproduire les fronts territoriaux de 1936. Il pourrait se manifester de manière inégale, par des violences récurrentes dans certains quartiers, des actes d’intimidation à l’encontre des institutions, des attaques contre des lieux de culte ou une lutte pour le contrôle des rues et des voies de communication. La vie quotidienne pourrait se poursuivre à proximité, même si certains habitants apprenaient à s’organiser en tenant compte de la possibilité d’une attaque.

David Betz, professeur d’études sur la guerre au King’s College de Londres, s’est penché sur la perspective d’un conflit civil dans les sociétés occidentales dans des ouvrages tels que *Civil War Comes to the West*. Lorsque je l’ai rencontré en Hongrie il y a environ un an, j’ai trouvé son analyse profondément troublante.

L’Europe s’est habituée à considérer la prospérité et la démocratie comme acquises, alors même que les fondements de ces deux acquis s’affaiblissent. Une classe moyenne qui, autrefois, espérait la sécurité, glisse vers la pauvreté, l’accès à la propriété devenant de plus en plus hors de portée. Les pratiques démocratiques, quant à elles, nécessitent une éducation civique, des institutions qui suscitent la confiance du public et des gouvernements qui tiennent leurs promesses. Lorsque la démocratie semble n’offrir guère plus qu’un déclin contrôlé, la désillusion ne devrait surprendre personne. L’Europe a également accueilli des millions de personnes issues de sociétés façonnées par des traditions civilisationnelles sensiblement différentes de celles de leurs pays d’accueil libéraux et démocratiques. On ne peut pas simplement présumer de leur attachement aux valeurs et aux procédures démocratiques, pas plus qu’on ne peut le faire chez les Européens de souche qui doutent de plus en plus de la légitimité du système. De tels engagements doivent être cultivés et entretenus. Il serait donc imprudent de notre part de considérer comme permanentes ni la prospérité de l’Europe ni son attachement au régime démocratique.

L’exigence d’ordre

Des troubles prolongés ne se contentent pas de modifier le désir d’autorité du public. Ils peuvent également modifier l’ampleur de la force nécessaire pour rétablir cette autorité.

Un gouvernement confronté à des violences sporadiques dispose encore de solutions qui risquent de disparaître dès lors que ces violences s’enracinent. Si des groupes rivaux se procurent des armes, organisent des représailles et prennent le contrôle de quartiers, il devient nettement plus difficile de rétablir l’autorité publique. La même situation peut se produire même en l’absence de deux camps organisés : un mouvement violent puissant ou des réseaux criminels échappant au contrôle effectif de la police peuvent contraindre l’État à reprendre le contrôle d’un territoire qu’il a laissé lui échapper.

À ce stade, les mesures de police habituelles risquent de ne plus suffire. Les agents doivent pouvoir accéder à nouveau aux lieux avant de mener l’enquête sur les infractions ; les témoins ont besoin d’être protégés avant de témoigner ; les tribunaux ne peuvent pas fonctionner normalement lorsque ceux qui veillent à l’application des décisions sont la cible d’attaques organisées. Tout retard ne fait qu’aggraver le problème tout en affaiblissant les institutions censées y remédier.

L’intervention qui en résulte peut s’avérer exceptionnelle tant par son ampleur que par sa sévérité. Un soutien militaire, des opérations de sécurité de grande envergure, un nombre important d’arrestations et des pouvoirs d’urgence temporaires peuvent s’avérer nécessaires pour faire face à des situations que des mesures répressives antérieures, plus limitées, auraient pu contenir. Lorsque la violence a dégénéré en conflit armé prolongé, le rétablissement de l’ordre peut nécessiter des opérations s’apparentant davantage à une lutte contre l’insurrection qu’à un maintien de l’ordre classique.

La nécessité ne rend pas pour autant toutes les mesures efficaces ou légitimes. Même sous une pression intense, les gouvernements doivent distinguer les auteurs d’actes répréhensibles des populations au sein desquelles ils opèrent, préserver la responsabilité individuelle et soumettre les pouvoirs exceptionnels à un contrôle rigoureux. Une coercition aveugle peut aggraver le conflit qu’elle vise à mettre fin. Mais la reconnaissance de ces obligations ne doit pas occulter le problème central : retrouver le contrôle perdu peut nécessiter des mesures bien plus sévères que celles qu’aurait exigées son maintien.

Cette escalade concrète s’accompagne d’une escalade politique. Les citoyens effrayés se montrent plus disposés à accepter des restrictions radicales, tandis que les gouvernements disposent d’arguments plus solides pour les imposer. Des mesures introduites comme des nécessités temporaires peuvent devenir des éléments permanents du fonctionnement de l’État. Le rétablissement de l’ordre peut aboutir, tout en laissant la société nettement moins libre.

Les conservateurs européens devraient considérer l’application de la loi en temps opportun comme un moyen de préserver à la fois la sécurité et la modération politique. Agir dès maintenant, grâce à des forces de l’ordre efficaces, à un système judiciaire performant et à un gouvernement responsable, permet d’éviter que les options disponibles ne deviennent beaucoup plus limitées et plus brutales.

Plus un État tarde à exercer son autorité légitime, plus la force nécessaire pour la rétablir risque d’être importante et plus il devient difficile de la maîtriser une fois qu’elle a été déchaînée.

L’Italie et le Portugal ont pris des décisions

Les événements récents illustrent les différentes manières dont les gouvernements peuvent réagir avant que les troubles ne s’enracinent.

À la suite des troubles survenus à Milan, le gouvernement de Giorgia Meloni a approuvé l’envoi de 500 militaires supplémentaires dans la ville dans le cadre de l’opération « Strade Sicure » déjà en cours. Le ministère italien de la Défense a confirmé ce renfort le 20 octobre.

La présence de soldats ne signifie pas pour autant l’instauration d’un régime autoritaire. Le soutien de l’armée à la sécurité intérieure peut s’inscrire dans un cadre juridique existant. Son déploiement met en évidence la gravité de la situation : les autorités ont estimé que des moyens supplémentaires étaient nécessaires pour maintenir le contrôle.

Au Portugal, la police a évacué, le 20 octobre, les campements de manifestants pour le logement installés dans le centre de Lisbonne et de Porto.

Il ne faut pas assimiler ces camps aux pillages de Milan. Cette distinction est importante. Les manifestations pacifiques, les occupations illégales, les dégradations criminelles et la violence organisée appellent des réponses différentes. Un gouvernement crédible se doit de faire ces distinctions et d’agir en conséquence.

Ces deux cas montrent que les pouvoirs publics peuvent décider de l’utilisation de l’espace public. Ce choix ne se limite pas à une acceptation indéfinie ou à la suspension du régime démocratique.

Les opérations de police, les arrestations fondées sur des preuves, les poursuites judiciaires menées en temps opportun et les renforts de sécurité autorisés par la loi constituent des instruments dont disposent les États démocratiques. Leur efficacité dépend de ressources suffisantes et de la volonté de les utiliser de manière cohérente.

Attendre que les circonstances exigent une intervention plus importante est un choix politique qui a ses propres conséquences.

Les revendications de l’Espagne ne peuvent attendre

L’Espagne a de nombreuses raisons de ne pas se reposer sur ses lauriers. Le logement absorbe des revenus qui, autrefois, permettaient de mener une vie autonome et de fonder une famille. Les jeunes reportent des décisions que leurs parents avaient prises plus tôt. Les services publics font appel à la patience tout en exigeant des ressources de plus en plus importantes. Les personnes qui étudient, travaillent, paient des impôts et respectent la loi s’interrogent de plus en plus sur la stabilité à laquelle elles peuvent raisonnablement s’attendre en contrepartie.

Ces griefs ne disparaîtront pas grâce à l’intervention des forces de l’ordre. Les gouvernements qui remettent une place à la disposition du public doivent tout de même s’attaquer à la crise du logement qui a poussé les gens à s’y installer.

Le fait de ne pas s’attaquer aux problèmes économiques ne saurait devenir un prétexte permanent justifiant la coercition exercée par la foule. De même, le maintien de l’ordre public ne saurait servir de prétexte pour ignorer les causes du mécontentement. Un gouvernement doit être capable à la fois de faire respecter la loi et d’améliorer les conditions de vie des citoyens.

Mon travail professionnel sur les migrations, du Sahel au sud des États-Unis en passant par la frontière entre la Hongrie et la Serbie, m’a appris que la volonté politique a des conséquences opérationnelles. Les gouvernements qui accordent la priorité à l’application de la loi agissent différemment de ceux qui expliquent sans cesse pourquoi ils ne parviennent pas à y parvenir. Les contraintes de moyens, les coûts et les litiges juridiques peuvent subsister, mais un gouvernement sérieux parvient à les surmonter. Le fait de les invoquer sans cesse pour justifier une impuissance finit par saper la crédibilité de cette justification.

C’est alors que deux alternatives dangereuses commencent à rallier des soutiens : des groupes privés qui promettent d’agir de leur propre chef et des dirigeants politiques qui promettent d’agir sans les contraintes qui auraient, selon eux, paralysé leurs prédécesseurs.

La responsabilité de la droite espagnole

Pour le Partido Popular et Vox, cela devrait déterminer l’importance de la prochaine occasion de gouverner, à l’issue des élections législatives du 29 novembre.

Le PP doit démontrer qu’une administration compétente est capable d’apporter des changements à la mesure des problèmes qu’elle s’engage à résoudre. Les électeurs s’attendront à des rues plus sûres, à une application crédible de la loi et à des améliorations dans leur vie quotidienne. Une déception mieux gérée n’en restera pas moins une déception.

Vox doit démontrer que ses propos fermes peuvent se traduire par des mesures législatives et administratives concrètes. Ses électeurs sont peut-être prêts à accepter des négociations difficiles. En revanche, ils auront plus de mal à accepter de découvrir que la promesse initiale masquait une incapacité à tenir ses engagements.

Les deux partis doivent déterminer ce qui peut être fait immédiatement, ce qui nécessite un travail parlementaire de longue haleine et ce qui dépend d’une évolution des accords européens ou internationaux. Cette préparation doit précéder la formation du gouvernement. Ne découvrir toutes les contraintes qu’après avoir pris ses fonctions est le meilleur moyen de ressembler à ceux que l’on a promis de remplacer.

Un échec ouvrirait la voie à des adversaires situés plus à droite, dont certains chercheraient à gagner des voix et d’autres seraient attirés par des formes de mobilisation moins étroitement liées à la politique parlementaire. Leur avantage serait simple : ils n’auraient aucun bilan gouvernemental à défendre, et pourraient tirer parti d’un nouvel échec.

La réponse consiste à démontrer que le pouvoir démocratique peut agir tout en restant responsable de ses actes. Il faut donc considérer les événements de Limoges comme un avertissement quant aux choix qui s’offrent encore à nous. Des troubles persistants peuvent engendrer une violence réciproque. Ils peuvent également pousser des citoyens effrayés à renoncer à certaines garanties en échange de promesses de sécurité.

L’Espagne en sait long sur le premier danger. L’histoire de l’Europe nous en apprend long sur le second. Rétablir l’ordre dès maintenant, par le biais d’institutions légales et démocratiques, nous permet de conserver notre capacité à choisir les conditions dans lesquelles nous maintenons cet ordre. Si les gouvernements laissent passer cette occasion, la prochaine demande de protection pourrait s’accompagner de bien moins de conditions.