Une voie d’or (ou une échappatoire) pour l’Europe ?

Essais - 31 juillet 2026

Depuis une décennie, l’Europe se dispute avec elle-même en utilisant un vocabulaire inadapté. Ce débat s’est mené selon la logique des pôles et des superpuissances : l’Union pourrait-elle s’élever au rang de « troisième pôle » aux côtés de Washington et de Pékin, un bloc civilisationnel doté d’un poids et d’une volonté qui lui seraient propres ? C’est un vocabulaire flatteur, mais aussi paralysant, car il fixe une norme à laquelle l’Europe ne peut actuellement se conformer, puis interprète chaque écart comme une humiliation. Il existe un terme plus modeste, et plus honnête, qui décrit à la fois ce qu’est l’Europe et ce qu’elle pourrait raisonnablement devenir : une puissance moyenne. Ni hégémon ni satellite, mais un État de second rang doté d’une véritable capacité d’action, dont l’art réside dans la coalition plutôt que dans le commandement, dans la connexion plutôt que dans la conquête, dans l’influence patiente du médiateur plutôt que dans la force brute du géant. La question qu’il convient donc de se poser n’est pas de savoir si l’Europe peut devenir un pôle. Il s’agit plutôt de savoir si l’Europe peut apprendre à se comporter comme la puissance moyenne qu’elle est déjà, de manière latente.

Peu de domaines posent cette question avec autant d’acuité que le long corridor actuellement envisagé entre la Méditerranée et l’océan Indien. Le Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) a été dévoilé à New Delhi en septembre 2023, lors du G20, par l’Inde, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Union européenne et trois de ses plus grands États, aux côtés des États-Unis. À peine trois semaines plus tard, le 7 octobre arrivait, et l’élégant arc traversant Israël et le Golfe que ce projet présupposait semblait se dissoudre dans la guerre. Le fait que ce projet ait survécu est révélateur ; qu’il ne cesse de renaître l’est encore davantage. En juin dernier, lors du G7 en France, le président du Conseil européen et le Premier ministre indien ont convenu une nouvelle fois de faire avancer ce projet de corridor. Et Washington entend désormais mettre à profit sa propre présidence du G20 — qui culminera avec un sommet des dirigeants à Miami en décembre — pour mettre en place l’architecture de coordination qui a jusqu’à présent manifestement fait défaut à ce projet. La route ne cesse de se redessiner, car la logique qui la sous-tend ne disparaîtra pas.

Une route tracée dans une autre capitale

Il faut être honnête au sujet de la paternité de ce projet. L’IMEC est, par sa conception même, un instrument américain avant d’être européen. Il a été conçu à Washington comme le fil conducteur des Accords d’Abraham — un pari selon lequel la normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite, soutenue par les États-Unis, pourrait tisser un arc méridional reliant le Golfe à la Méditerranée et, au-delà, à l’Inde. Son objectif stratégique déclaré était de présenter au monde une alternative visible à l’initiative chinoise « Belt and Road », un modèle concurrent de connectivité dont les promoteurs seraient des démocraties et des monarchies du Golfe plutôt que Pékin.

Pour une puissance moyenne, ce n’est pas un handicap. C’est un défi. Tout l’art de la politique de second rang consiste à tirer parti des initiatives des grandes puissances — à n’être ni l’auteur du grand projet ni son bénéficiaire passif, mais l’acteur avisé qui détourne un instrument emprunté à des fins qui lui sont propres. Le danger réside uniquement dans le fait que l’Europe oublie cela et accepte le rôle que la carte d’une superpuissance lui attribue : celui d’un terminus prospère et pacifique, d’un marché situé au bout de la route de quelqu’un d’autre, reconnaissant du trafic qu’il génère et indifférent à celui qui fixe les péages. L’initiative « La Ceinture et la Route » a enseigné à la Chine que celui qui pose les rails en fixe les règles qui s’y appliquent : les normes, les devises de règlement, les clauses d’arbitrage. Accepter passivement un corridor, c’est accepter sa politique. Une puissance intermédiaire ne refuse pas la route ; elle insiste pour détenir une part du pouvoir de décision.

Il existe une autre raison pour laquelle l’Europe ne devrait pas confier le sort de ce corridor à son principal promoteur : l’attention de ce dernier est elle-même une variable. La structure de coordination que Washington espère mettre en place doit être entérinée lors d’un sommet du G20 qu’il accueillera en décembre, dans la résidence du président en Floride — mais d’ici là, il y aura les élections de mi-mandat de novembre, et avec elles la question de savoir combien de capital politique il restera à l’administration à dépenser à l’étranger. Un président qui sortira affaibli du mois de novembre découvrira, comme le font toujours les présidents affaiblis, que les grands projets de connectivité intercontinentale sont précisément le genre de projets à long terme qui cèdent la place en premier lorsque les priorités nationales prennent le dessus. Un corridor dont la dynamique dépend du sort d’un seul dirigeant lors d’une élection n’est pas une stratégie européenne ; c’est un pari sur la politique d’un autre pays. L’instinct d’une puissance moyenne va dans le sens inverse : construire ce qui ne dépend pas de l’enthousiasme constant d’un seul mécène, et conserver suffisamment de contrôle sur le projet pour que l’entreprise puisse survivre à la perte d’intérêt de son promoteur.

The Indian Mirror

Et au bout de cette route se dresse ce grand État qui a fait de cette indépendance même, que l’Europe peine à acquérir, sa vocation. L’Inde achète du pétrole russe et des armes américaines ; elle courtise Washington sans pour autant rompre avec Moscou ; elle siège au sein du Quad et des BRICS sans la moindre trace d’embarras. Delhi appelle cela l’autonomie stratégique, et c’est l’exemple concret le plus pur dont nous disposions pour illustrer comment une puissance peut naviguer entre les géants sans se laisser enrôler par aucun d’entre eux. L’envergure de l’Inde est peut-être celle d’une future grande puissance, mais sa méthode est précisément celle qu’une puissance moyenne doit maîtriser : le multi-alignement, le refus de la discipline de bloc, la mise en œuvre d’un effet de levier dans plusieurs directions à la fois. L’Inde est donc à la fois le partenaire naturel d’une Europe en quête d’autonomie et son maître le plus instructif.

C’est là que réside la véritable réussite de l’année écoulée, et non dans la maçonnerie précaire de ce couloir. Le 27 janvier dernier, à New Delhi, l’Union européenne et l’Inde ont conclu un accord de libre-échange fruit de deux décennies de négociations, qui rassemble quelque deux milliards de personnes et représente environ un quart de la production mondiale, avec pour objectif déclaré de doubler les exportations européennes au cours de la prochaine décennie. Mme von der Leyen, avec son instinct pour les formules percutantes, l’a qualifié de « mère de tous les accords ». Plus révélateur encore que les barèmes tarifaires, c’est le partenariat en matière de sécurité et de défense annoncé en parallèle : sécurité maritime, cybersécurité, technologies critiques, semi-conducteurs, intelligence artificielle. Ce vocabulaire n’est pas celui d’un marché, mais celui d’une coalition, et la coalition est la langue maternelle d’une puissance intermédiaire. Un État qui ne peut dicter sa loi au monde peut néanmoins rassembler, patiemment, les partenaires grâce auxquels il n’aura pas à affronter le monde seul.

Ce que le détroit d’Ormuz (aurait dû) nous apprendre

Si certains doutaient encore que la connectivité soit une question stratégique et non pas simplement commerciale, la guerre de cet été entre Israël, les États-Unis et l’Iran aurait dû lever toute ambiguïté. Lorsque le détroit d’Ormuz a failli être fermé, le continent a pris une nouvelle fois conscience de l’étroitesse des artères par lesquelles s’écoule sa prospérité — la même leçon que la mer Rouge venait de lui enseigner, et le Bosphore avant elle. Une artère terrestre reliant le Golfe à la Méditerranée n’est donc pas, à cet égard, un simple symbole d’ambition, mais une police d’assurance contre les goulets d’étranglement, un canal alternatif par lequel les engrais, les phosphates et les semi-conducteurs pourraient transiter lorsque les voies maritimes sont prises en otage. C’est précisément ce type de couverture — la multiplication délibérée des itinéraires, des fournisseurs et des partenaires afin qu’aucune rupture isolée ne puisse vous mettre à genoux — qui constitue la marque discrète et peu glamour de l’art de gouverner d’une puissance moyenne. C’est ce que fait un État plutôt que de chercher à dominer : il se rend difficile à contraindre.

L’honnêteté exige de voir les deux facettes de la question. La guerre même qui justifie la logique de ce « corridor » en sape les fondements. L’IMEC repose sur un certain degré de cordialité dans le Golfe — entre Saoudiens, Émiratis, Israéliens et Jordaniens — que les guerres à Gaza et contre l’Iran ont gravement mis à rude épreuve ; sa condition préalable initiale, la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et Israël, a été reléguée au second plan face à la nécessité plus urgente de contenir Téhéran. Il n’y a toujours pas de montants fermes engagés ni de calendrier convenu pour le corridor proprement dit ; les travaux qui ont commencé — une ligne ferroviaire saoudienne par-ci, un port émirati par-là — avancent selon leur propre dynamique. Une route qui dépend de la réconciliation de voisins actuellement en froid repose sur le terrain le moins fiable qui soit. L’Europe devrait y investir en gardant les yeux grands ouverts, ce qui, là encore, relève de la discipline propre à une puissance intermédiaire : poursuivre ce qui est possible sans confondre un communiqué avec un pont achevé.

La vocation du juste milieu

Voici la question de fond, celle qui dépasse le cadre de n’importe quel corridor particulier. Le monde se consolide en une poignée de grands blocs — l’américain, le chinois, l’indien qui s’élève pour les rejoindre —, chacun doté de sa propre force d’attraction, de ses normes et de sa monnaie de règlement. L’Europe s’est demandé pendant des années si elle pourrait devenir un quatrième colosse de ce type, et cette interrogation n’a pour l’essentiel engendré que du désespoir, car la réponse honnête, pour l’instant, est non. Mais les grandes puissances ne sont pas les seules à disposer d’une marge de manœuvre dans un tel monde. Dans un ordre où s’affrontent des géants, ce sont souvent les puissances moyennes habiles — ces États qui établissent des liens, assurent l’équilibre, jouent le rôle de médiateurs et se protègent — qui jouissent de la plus grande marge de manœuvre, courtisées par tous et n’appartenant à personne. Telle est la vocation qui s’offre à elles. Ce n’est pas un lot de consolation. C’est une discipline, et une forme de respect de soi : le refus, à la fois, du fantasme fédéraliste d’un empire instantané et du fantasme plus discret selon lequel le vassalisme est synonyme de sécurité.

Ce corridor est le reflet de cette vocation. Si l’Europe considère l’IMEC comme un cadeau de Washington, qu’il convient d’accepter avec gratitude et de gérer de manière passive, elle confirmera ainsi qu’elle reste l’objet des stratégies d’autres puissances plutôt qu’un acteur de sa propre politique. Si, au contraire, l’Europe considère le corridor et le partenariat indien comme les instruments d’une politique internationale mûre et réfléchie — en diversifiant ses relations pour s’affranchir de sa dépendance vis-à-vis de Pékin sans pour autant sombrer dans une simple dépendance vis-à-vis de Washington, en s’alignant sur une puissance qui partage notre aversion à être le satellite de qui que ce soit —, alors cette voie deviendra bien plus qu’une simple route commerciale. Elle deviendra alors le terrain d’apprentissage où une puissance intermédiaire apprend son métier.

Entre la réaffirmation de cette position lors du G7 en juin prochain et le sommet de coordination prévu à Miami en décembre, se tiendront des élections américaines qui pourraient redéfinir du jour au lendemain les priorités de Washington. Une puissance intermédiaire n’attend pas le résultat d’un scrutin dans un autre pays pour savoir si elle a une politique. Les rails seront posés quoi qu’il arrive ; la seule question est de savoir si l’Europe contribuera à guider la main qui les pose. Une civilisation ne retrouve pas son autonomie en se proclamant pôle. Elle la retrouve en l’exerçant — à travers les coalitions qu’elle forge, les voies qu’elle sécurise, les partenaires qu’elle choisit, ainsi que dans le travail quotidien, sans faste, qui consiste à se rendre utile et difficile à contraindre. L’Europe s’est vu offrir, en l’espace d’une seule saison, une voie vers l’Inde et un partenariat avec celle-ci. Que nous les considérions comme des faveurs acceptées ou comme les premiers exercices d’une puissance apprenant enfin à agir nous dira, plus honnêtement que n’importe quelle déclaration de sommet, ce que l’Europe entend encore être.