Le discours prononcé par Mario Draghi le 2 février dernier, à l’occasion de la remise du titre de docteur honoris causa de l’Université de Louvain, intervient à un moment marqué par un profond réalignement des équilibres politiques, économiques et stratégiques mondiaux. La réflexion proposée par l’ancien président de la Banque centrale européenne a une portée qui dépasse largement la contingence des difficultés actuelles de l’Union européenne et prend la forme d’une analyse structurelle des conditions de sa survie en tant qu’acteur indépendant sur la scène internationale. Draghi ne se contente pas de décrire les vulnérabilités de l’Europe, mais identifie clairement les dynamiques systémiques qui redéfinissent la relation entre le pouvoir économique, la sécurité et la souveraineté politique. Le cœur de son argumentation s’articule autour d’un avertissement particulièrement incisif : en l’absence de progrès politiques et institutionnels décisifs, l’Europe risque un triple déclin. D’une part, une subordination stratégique aux grandes puissances mondiales, principalement les États-Unis et la Chine, capables d’intégrer la politique industrielle, le commerce et la sécurité dans une vision unique de la puissance. D’autre part, une fragmentation interne persistante qui empêche l’Union de s’exprimer comme une entité unifiée dans les choix fondamentaux de politique étrangère, de défense et de développement industriel. Enfin, le risque d’une désindustrialisation progressive, alimentée par des chaînes de valeur de plus en plus politisées et une concurrence mondiale qui pénalise les acteurs incapables de protéger et d’orienter leurs actifs stratégiques.
De ce point de vue, l’analyse de Draghi apparaît comme un véritable appel à la responsabilité politique européenne. L’Union n’est pas décrite comme manquant de ressources ou de capacités, mais plutôt comme une entité qui risque de ne pas pouvoir les systématiser. Le message implicite est que le problème de l’Europe ne réside pas tant dans son manque d’outils économiques ou technologiques que dans l’inadéquation de ses structures décisionnelles et sa réticence à faire le saut vers une plus grande intégration que l’évolution du contexte mondial a rendu indispensable. En ce sens, l’intervention de Louvain représente une contribution théorique et politique significative, visant à redéfinir le débat sur l’avenir de l’UE à la lumière des défis systémiques du 21e siècle.
DU MARCHÉ À LA QUESTION DU POUVOIR
Selon M. Draghi, la question fondamentale à laquelle l’Europe est confrontée aujourd’hui n’est plus de nature technique ou réglementaire. L’Union a démontré sa capacité à construire un marché unique efficace, avec des règles avancées en matière de concurrence, de commerce et de politique monétaire. Cependant, dans un contexte international de plus en plus marqué par la compétition géopolitique, le marché seul ne suffit pas. La puissance, entendue comme la capacité à défendre des intérêts stratégiques et à influencer les dynamiques mondiales, nécessite un niveau d’intégration plus élevé, qui dépasse la logique confédérale et se rapproche d’une structure fédérale.
LES ASYMÉTRIES DE L’INTÉGRATION EUROPÉENNE
Draghi identifie une asymétrie évidente dans l’architecture de l’Union. Dans les domaines où l’intégration est pleinement avancée, tels que le commerce, le marché intérieur et la politique monétaire, l’Europe est reconnue comme un acteur unifié et négocie en position de force. À l’inverse, là où la souveraineté nationale prévaut encore, dans des domaines cruciaux tels que la défense, la politique industrielle et les affaires étrangères, l’Union apparaît comme un ensemble fluide d’États de taille moyenne, facilement divisibles et donc moins influents. Cette fragmentation devient particulièrement problématique lorsque la sécurité et l’économie sont imbriquées, car les forces de l’Europe ne parviennent pas à compenser ses faiblesses structurelles.
DÉPASSER L’ORDRE MONDIAL DE L’APRÈS-GUERRE
Dans son analyse, Mario Draghi conteste l’interprétation selon laquelle l’ordre international de l’après-Seconde Guerre mondiale a été fondé sur des hypothèses illusoires ou idéalistes. Au contraire, il souligne que cette architecture multilatérale a généré des avantages concrets et généralisés, contribuant à façonner une période de stabilité et d’intégration politique et économique pour l’Europe, consolidant le rôle de leader des États-Unis et offrant des opportunités de croissance et de développement à de nombreuses économies émergentes. Toutefois, M. Draghi souligne que les problèmes critiques actuels ne découlent pas d’une défaillance intrinsèque de ce système, mais plutôt de son incapacité progressive à s’adapter aux nouvelles dynamiques mondiales, en particulier la divergence croissante entre le commerce et la sécurité. L’intégration de la Chine dans le système multilatéral a accentué cette fracture, en introduisant un acteur d’une taille sans précédent et aux ambitions stratégiques autonomes, capable d’exercer une influence significative sur les chaînes de valeur mondiales et de remettre en question l’équilibre entre l’interdépendance économique et la concurrence géopolitique. Selon M. Draghi, la mondialisation contemporaine ne suit plus les principes de l’avantage comparatif, mais tend à favoriser des stratégies visant des gains absolus, souvent au détriment de la cohésion industrielle et de la sécurité des États européens.
LE RISQUE DE SUBORDINATION, DE DIVISION ET DE DÉSINDUSTRIALISATION
Dans ce contexte, Draghi identifie les risques les plus sérieux qui pèsent sur l’Europe. D’une part, les États-Unis semblent de plus en plus enclins à percevoir la fragmentation interne de l’Union comme un outil de négociation avantageux, en adoptant des politiques commerciales assertives et protectionnistes qui reflètent une logique d’équilibre entre les coûts et les avantages historiques. De l’autre, la Chine exerce un contrôle croissant sur les nœuds stratégiques des chaînes de valeur mondiales, démontrant sa volonté d’utiliser ces leviers sur le plan géopolitique, avec des répercussions potentielles sur la capacité de production et la sécurité de l’Europe. Entre ces deux pôles se trouve une Union européenne qui, si elle ne parvient pas à développer des réponses communes et coordonnées, risque de voir son autonomie industrielle progressivement réduite, compromettant sa base de production et augmentant sa dépendance à l’égard d’acteurs extérieurs. Dans ce contexte, la désindustrialisation prend une signification qui va au-delà de la sphère économique : elle devient un indicateur de vulnérabilité politique et sociale, capable d’affaiblir la capacité de l’Europe à protéger ses intérêts stratégiques, sa cohésion interne et la résilience de ses institutions dans un contexte international de plus en plus compétitif et conflictuel.
DES RESSOURCES STRATÉGIQUES ENCORE DISPONIBLES
Malgré cette situation critique, M. Draghi souligne que l’Europe possède encore des atouts essentiels. L’Union reste le premier acteur commercial mondial et un partenaire clé pour des dizaines de pays. Les entreprises européennes dominent des secteurs technologiques cruciaux, comme la lithographie par ultraviolets extrêmes pour la production de puces électroniques, et conservent une position centrale dans l’aéronautique civile et la navigation mondiale. Cependant, ces ressources ne peuvent être pleinement exploitées sans une stratégie politique commune. Aujourd’hui, le commerce n’est plus seulement un moteur de croissance, mais un outil stratégique qui doit être coordonné avec les objectifs de sécurité et d’autonomie.
LE FÉDÉRALISME PRAGMATIQUE COMME RÉPONSE
La proposition qui émerge est celle d’un fédéralisme pragmatique. M. Draghi reconnaît les résistances et les divergences existantes, mais maintient que l’unité n’est pas une condition préalable à l’action, mais plutôt son résultat. L’histoire de l’intégration européenne montre que les étapes décisives, comme l’introduction de l’euro, ont été franchies par des groupes de pays prêts à aller de l’avant et à créer, au fil du temps, des institutions communes et une véritable solidarité. Aujourd’hui encore, l’objectif ne doit pas être une coopération plus faible, mais une voie clairement orientée vers une véritable fédération.
UN CHOIX INÉVITABLE
La trajectoire argumentative développée par Mario Draghi conduit de manière cohérente et inéluctable à une question fondamentale qui touche au destin même de l’UE : l’Europe est-elle destinée à rester un grand espace économique réglementé, fortement intégré au niveau du marché mais structurellement dépendant des priorités stratégiques des autres acteurs mondiaux, ou entend-elle évoluer vers une puissance politique capable de protéger de manière autonome ses propres intérêts, ses valeurs et son modèle social ? Dans le contexte du nouvel ordre international, caractérisé par une concurrence croissante entre de grandes zones géopolitiques et une fusion progressive de l’économie, de la sécurité et de la technologie, l’idée d’une neutralité institutionnelle de l’Union semble de moins en moins viable. L’absence de choix, loin de préserver l’équilibre, se traduirait finalement par une forme d’adaptation passive aux décisions des autres. Dans ce scénario, le choix entre le renforcement de l’intégration fédérale et la marginalisation progressive ne se présente plus comme un débat théorique ou idéologique, mais comme une nécessité imposée par les transformations structurelles du système mondial. La capacité d’influencer les règles du commerce international, de protéger les chaînes de valeur stratégiques, d’assurer la sécurité énergétique et technologique et de jouer un rôle crédible dans la gestion des crises dépend désormais de la disponibilité d’outils de décision communs et d’une vision politique partagée. Sans ces éléments, l’Union risque d’être exposée à des pressions externes et à des divisions internes, avec des conséquences directes sur la cohésion économique et sociale de ses États membres. Le choix qui se profile n’est donc ni reportable ni réversible sans coût. Il définira le rôle de l’Europe dans le système international au cours des prochaines décennies et déterminera si le continent sera un acteur capable de guider le changement ou contraint de le subir. En ce sens, la réflexion de M. Draghi nous invite à reconnaître que le temps de l’ambiguïté est révolu : l’Union doit décider si elle se dote des outils politiques nécessaires pour maintenir son poids économique et ses valeurs ou si elle accepte une perte progressive de centralité dans un monde de plus en plus organisé autour de la logique de la puissance.