La Roumanie traverse l’une des périodes économiques les plus difficiles depuis la chute du communisme. Alors que la classe politique et les autorités publiques tentent de faire passer des messages de stabilité et de contrôle, la réalité économique brosse un tableau de plus en plus sombre pour la population et les milieux d’affaires. Les citoyens ordinaires et les milieux d’affaires sont confrontés à des factures d’énergie élevées, à une inflation persistante, à une érosion du pouvoir d’achat et à une économie sous la pression d’un mélange toxique d’instabilité politique, d’interventionnisme et de déséquilibres structurels. Dans ce contexte, on peut dire que la Roumanie est prise en étau entre une énergie bon marché, des factures colossales et une inflation record. Comment l’économie du pays a-t-elle fini par payer le prix de l’instabilité politique ?
Il est difficile d’ignorer le paradoxe qui définit la réalité économique actuelle de la Roumanie. Un pays disposant d’importantes ressources énergétiques, d’une production d’électricité et de gaz naturel relativement bon marché, de centrales hydroélectriques, d’énergie nucléaire et d’un secteur des énergies renouvelables en pleine expansion s’est retrouvé avec l’une des charges énergétiques les plus élevées de l’Union européenne par rapport au revenu des ménages. Dans le même temps, la Roumanie reste en tête du classement européen en matière d’inflation (avec 9,5 % en avril, elle a le taux d’inflation annuel le plus élevé de l’UE), et les récentes mises en garde de la Banque nationale de Roumanie (BNR) indiquent que la période difficile est loin d’être terminée. Au cœur de cette crise économique, on trouve non seulement la situation internationale incertaine causée par les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient ou les chocs sur le marché du pétrole et du gaz, mais aussi la manière dont l’État roumain a géré le marché de l’énergie et l’économie au cours des dernières années.
La Roumanie produit une énergie bon marché qui devient chère pour le consommateur.
Les données du marché et les analyses d’experts montrent que la Roumanie n’a pas de problème majeur en matière de production d’énergie. Les coûts de production de l’énergie sont, dans de nombreux cas, inférieurs à ceux des autres pays européens. L’hydroélectricité reste l’une des sources les moins chères, l’énergie nucléaire assure la stabilité et les ressources nationales en gaz naturel réduisent la dépendance extérieure par rapport à d’autres économies de l’UE. Cependant, selon les données fournies par Eurostat, le consommateur final finit par payer les factures d’électricité les plus élevées de l’UE par rapport à son pouvoir d’achat, et la différence entre le coût de production et le coût final reflète des problèmes bien plus profonds que les simples fluctuations des marchés internationaux. Selon les analyses de l’industrie, une part importante de la facture payée par les Roumains est constituée de coûts générés par des dysfonctionnements systémiques tels que le manque de prévisibilité, les interventions administratives répétées et les mécanismes de marché faussés par des décisions d’urgence successives. Ces dernières années, le marché roumain de l’énergie a été marqué par un flux presque constant de mesures exceptionnelles : plafonnement des prix, paiements compensatoires, surtaxes, contributions spéciales, changements législatifs successifs et interventions administratives souvent contradictoires. En théorie, nombre de ces mesures ont été introduites pour protéger le public et les entreprises contre la montée en flèche des prix. Dans la pratique, cependant, l’effet cumulatif a été l’émergence d’un système hybride, quelque part entre un marché libre et un contrôle administratif, manquant à la fois de cohérence et de prévisibilité. Dans un tel environnement, le risque devient un coût, et ce coût se retrouve inévitablement sur la facture finale. Les experts du secteur affirment que, dans un marché de l’énergie fonctionnel et prévisible, les factures des Roumains pourraient être réduites de 25 à 45 %. En d’autres termes, une part importante de ce que les consommateurs finaux paient aujourd’hui ne représente pas l’énergie elle-même, mais plutôt le prix de l’instabilité et du dysfonctionnement systémique.
La libéralisation des prix de l’énergie a entraîné des hausses de prix record
Les tendances statistiques confirment l’ampleur du problème énergétique de la Roumanie. Selon les données d’Eurostat, la Roumanie a enregistré la plus forte augmentation des prix de l’électricité dans l’Union européenne au cours du second semestre 2025. Alors que d’autres pays européens ont bénéficié de baisses ou d’une stabilisation des tarifs, la Roumanie a connu une flambée des prix de près de 60 % par rapport à la même période de l’année précédente. Plus grave, par rapport au pouvoir d’achat, les Roumains paient une électricité parmi les plus chères de l’Union européenne. Dans un pays où les salaires sont nettement inférieurs à la moyenne européenne, l’impact social est beaucoup plus grave que dans les économies occidentales, car entre 32 % et 45 % des Roumains sont confrontés à une forme ou une autre de pauvreté énergétique. En d’autres termes, les consommateurs finaux n’ont pas les moyens de payer leurs factures sans réduire d’autres dépenses de base. Au début de l’année 2025, grâce à des systèmes de plafonnement des prix, la Roumanie figurait parmi les pays ayant les tarifs les plus bas pour les consommateurs résidentiels ; toutefois, à la suite de la libéralisation du marché et de l’expiration de certains mécanismes de protection sociale, la situation a radicalement changé. La Roumanie s’est rapidement hissée en tête de liste des marchés européens de l’énergie les plus chers, tant pour la population que pour les entreprises. Pour le secteur des entreprises, des coûts énergétiques élevés signifient implicitement une réduction de la compétitivité, une pression supplémentaire sur les prix des produits finaux et une baisse des investissements. Pour la population, cela signifie une baisse du niveau de vie et un sentiment accru d’insécurité économique. En réalité, la facture énergétique est devenue l’un des principaux moteurs de l’inflation.
La Roumanie, championne de l’inflation dans l’Union européenne
La hausse rapide des prix, en particulier des produits de base, a cessé depuis longtemps d’être un phénomène temporaire. Comme nous l’avons déjà mentionné, la Roumanie continue d’enregistrer le taux d’inflation le plus élevé de l’Union européenne, dépassant de loin la moyenne de l’Union. Les données officielles montrent que l’inflation annuelle a atteint près de 10 %, alors que dans de nombreux pays européens, l’inflation se situe à des niveaux deux, voire trois fois inférieurs. Les hausses de prix touchent tous les secteurs essentiels, de l’énergie aux transports en passant par l’alimentation et les services, et se répercutent sur les produits de base. Pour la population, l’effet est simple et brutal car les salaires et les revenus augmentent moins vite que les prix et le pouvoir d’achat réel ne cesse de diminuer. Le phénomène est d’autant plus dangereux que l’inflation persistante commence à modifier les comportements économiques et sociaux. Les consommateurs deviennent plus prudents, les entreprises réduisent leurs investissements et l’économie entre dans une phase de ralentissement.

La Banque nationale de Roumanie reconnaît que les pressions inflationnistes se poursuivront au cours de la période à venir. Le gouverneur de la BNR, Mugur Isărescu, a lui-même averti que l’inflation pourrait temporairement atteindre 11 % durant les mois d’été, avant de diminuer potentiellement vers la fin de l’année. L’analyse de la BNR identifie plusieurs facteurs majeurs qui ont conduit le taux d’inflation à 9 % en avril. Parmi ceux-ci, la BNR cite les effets de l’expiration des plafonds de prix de l’énergie, les augmentations des impôts indirects, les tensions géopolitiques liées au conflit au Moyen-Orient, la hausse des prix du pétrole et le ralentissement de l’économie européenne. En outre, la banque centrale souligne que l’instabilité politique que connaît actuellement la Roumanie affecte directement l’économie et la confiance des investisseurs.
Le coût de l’instabilité politique et économique
Au-delà des statistiques officielles, le message véhiculé par la BNR est on ne peut plus clair : sans stabilité politique et continuité économique, les pressions sur l’inflation et le taux de change se poursuivront. Le gouverneur Mugur Isărescu a souligné à plusieurs reprises le besoin de prévisibilité et de cohérence, et selon lui, la consolidation fiscale initiée par la Roumanie doit se poursuivre ; cependant, la rhétorique populiste ou les promesses inconsidérées risquent de déstabiliser encore plus les marchés. La BNR reconnaît que l’économie roumaine ralentit sensiblement. La demande des consommateurs diminue, l’activité économique est affectée et le déficit commercial se réduit davantage en raison d’un ralentissement économique que d’une amélioration structurelle spectaculaire. Paradoxalement, certaines de ces évolutions négatives contribuent temporairement à réduire les pressions inflationnistes. Une économie qui consomme moins génère également moins d’inflation, mais le coût social est élevé : moins d’investissements, stagnation économique et pression sur le niveau de vie. Dans le même temps, l’État est pris entre deux objectifs difficilement conciliables : la réduction du déficit budgétaire (pour rester dans les paramètres économiques exigés par Bruxelles) et le maintien de la stabilité sociale. L’austérité agressive peut déstabiliser la société. L’assouplissement budgétaire peut raviver l’inflation et les déséquilibres financiers, c’est pourquoi toute décision économique devient extrêmement délicate.
Économie spéculative et profit du chaos
L’une des critiques les plus sévères formulées dans la sphère publique concerne le fait que certains segments du système énergétique et économique roumain en sont venus à profiter précisément de l’instabilité. L’extrême instabilité du marché a créé d’énormes possibilités d’arbitrage, de spéculation et de profits disproportionnés. Alors que le public et les entreprises en supportent les coûts, certains groupes (surnommés les « petits malins de l’énergie ») ont réussi à transformer le chaos en source de profit. Cette réalité alimente la méfiance du public et le sentiment que le système fonctionne de manière inéquitable. Le problème devient encore plus grave lorsque les dysfonctionnements ne sont plus de simples accidents administratifs mais commencent à générer des intérêts économiques bien ancrés. La réforme devient alors difficile, car certains acteurs profitent directement du manque de transparence et de l’instabilité. La Roumanie semble prise dans un cercle vicieux : les interventions de l’État tentent de corriger les effets des problèmes du marché mais génèrent à leur tour de nouvelles distorsions et de nouveaux coûts. Il en résulte une économie tendue, dans laquelle les consommateurs paient simultanément le prix de l’énergie, de l’inflation et de l’instabilité politique.
Roumanie, entre espoir et risque
Il y a cependant quelques signes modestes d’optimisme. La Banque nationale de Roumanie (BNR) estime que l’inflation pourrait commencer à diminuer vers la fin de l’année, et les investissements ont montré des tendances positives au cours des derniers trimestres. Une année agricole favorable pourrait réduire la pression sur les prix des denrées alimentaires, et la stabilisation des marchés internationaux de l’énergie pourrait réduire partiellement les coûts énergétiques. Mais toutes ces perspectives dépendent d’un élément essentiel : la stabilité politique. Sans un cadre politique cohérent, sans règles prévisibles et sans stratégie économique claire, la Roumanie risque de rester prisonnière d’une combinaison dangereuse d’inflation élevée, de factures élevées et de stagnation économique. En fin de compte, le vrai problème n’est plus seulement le coût de l’énergie ou la hausse de l’inflation. Le vrai problème, c’est que des millions de Roumains ont commencé à sentir que l’économie travaille contre eux, et non en leur faveur. Et lorsque la population perd confiance dans l’équité et la prévisibilité du système, les coûts économiques se transforment rapidement en coûts sociaux et politiques.