On dit souvent que le conservatisme est né en réaction à la Révolution française. Edmond Burke est cité dans ce contexte comme une sorte de père fondateur du conservatisme.
Son célèbre ouvrage intitulé « Réflexions sur la révolution en France », publié en 1790, est considéré comme le premier ouvrage important du conservatisme. Comme beaucoup le savent, Burke avait déjà prédit en 1790 que la Révolution française déraillerait vers la violence et le chaos. Selon Burke, les sociétés humaines doivent pouvoir évoluer de manière organique. Les intellectuels (c’est-à-dire, dans ce contexte, les philosophes des Lumières) ne peuvent pas fonder une société sur leurs vœux pieux. Les traditions, les habitudes et les expériences éprouvées doivent continuer à servir d’étoiles directrices pour nos structures sociales.
Le conservatisme tel qu’il se dessine dans la pensée de Burke apparaît donc comme une réaction aux excès de la modernité. Et le fait que Burke ait pu prévoir si clairement le règne de la terreur et le chaos politique auxquels conduirait la révolution en France a, jusqu’à aujourd’hui, donné crédibilité et légitimité à son raisonnement.
Mais il manque une pièce à cette historiographie. Il serait absurde de dire que le conservatisme est né en réaction à la Révolution française, alors que cette dernière – et par extension l’ensemble du siècle des Lumières – était à son tour une réaction à un conservatisme auparavant dominant. Mais nous ne parlons généralement pas de conservatisme pour caractériser la société prémoderne parce qu’il ne s’agit pas d’une quête idéologique consciente. Nous parlons de traditionalisme.
Mais le mode de pensée est le même : l’homme doit avant tout regarder en arrière lorsqu’il s’oriente dans l’existence. C’est à partir de ce qui a déjà été et de ce qui a déjà été établi qu’il doit créer sa vie.
Il s’agit d’un mode de pensée et de vie qui dominait complètement dans les sociétés pré-modernes. Si vous le souhaitez, vous pouvez laisser le terme « conservatisme » désigner les mouvements politiques qui, après la Révolution française, ont poussé à un retour à une société plus traditionaliste. Et « traditionalisme » peut désigner l’idéologie qui domine dans les sociétés pré-modernes et donc aussi en Europe.
Pour comprendre précisément ce que signifie le terme « traditionalisme », on l’oppose généralement au terme « modernisme ». La différence essentielle entre les deux est que dans le traditionalisme, on justifie principalement ses actions en se basant sur des facteurs qui existent dans le passé ou qui existent dans le présent mais qui dérivent du passé.
Il peut s’agir de l’histoire et de la tradition, mais aussi des hiérarchies sociales et des réalités sociales que l’histoire a créées. Il peut également s’agir de la religion ou de la nature. L’ordre naturel, sociétal, social et familial qui est en place lorsque nous naissons devient la réalité à laquelle nous, les humains, nous référons lorsque nous créons nos vies et nos identités. En tant qu’individus dans la société, nous nous en tenons généralement à la place et au rôle que l’histoire et la réalité sociale nous ont assignés.
Avec la modernité, l’homme commence à regarder vers l’avant et non plus vers l’arrière. C’est désormais la vision d’un avenir possible qui guide les actions des individus. L’homme peut désormais dire qu’il va jeter l’ancienne société par-dessus bord, qu’il va faire une révolution, établir l’égalité et l’égalité des sexes, et qu’il croit donc en sa propre possibilité de créer quelque chose d’autre que ce qui lui a été assigné par l’histoire. Ainsi, l’homme devient aussi un individualiste. Désormais, chacun doit réaliser sa propre vérité, sa propre identité librement choisie, et peut-être même son identité sociale et son genre.
Nous, les modernes vivant dans les années 2020, n’avons pas à choisir entre un traditionalisme dépassé avec des hiérarchies établies et un modernisme révolutionnaire qui détruit tout sur son passage vers une société égalitaire et peut-être même sans classes.
Mais beaucoup pensent qu’aujourd’hui, nous avons besoin de plus de traditionalisme et de moins de modernisme (puisque nous en avons déjà eu beaucoup). Beaucoup de nos hommes politiques ont été bien trop imprudents dans leurs ambitions de refaire notre réalité humaine et sociale en fonction de leurs propres désirs. Tout n’est pas à refaire. Toutes les utopies n’ont pas besoin d’être réalisées.
Mais nous ne devons pas entrer dans une célébration irréfléchie de tout ce qui vient de l’histoire. Nous ne devons pas revenir à une société prémoderne. Nous ne devons pas rejeter les progrès réalisés grâce à la pensée moderniste.
Ce que nous devrions faire maintenant, c’est atténuer l’impact de la pensée moderniste ou progressiste et, en bons conservateurs, donner une chance au passé. Du moins, les parties du passé qui ont quelque chose de précieux à offrir.