La loi roumaine sur la biodiversité déclenche une tempête politique et économique

Environnement - 6 août 2026

La Roumanie vient d’adopter l’un de ses textes législatifs les plus controversés de ces dernières années : la « Stratégie nationale et le Plan d’action pour la conservation de la biodiversité 2026-2030 ». Le 5 août, la Chambre des députés a adopté le projet de loi par 177 voix pour, 79 contre et 11 abstentions ; toutefois, celui-ci doit désormais être renvoyé au Sénat, les députés ayant apporté des modifications substantielles au texte. Le Sénat avait déjà adopté sa propre version deux jours plus tôt, par 81 voix contre 33, avec 9 abstentions. Derrière ces chiffres se cache un bras de fer acharné entre les ambitions écologiques du gouvernement et un secteur agricole qui estime qu’on lui demande de payer une facture qu’il n’a jamais acceptée.

Fondamentalement, cette stratégie engage la Roumanie à classer 30 % de son territoire en zones naturelles protégées, dont 10 % relèveront d’une « protection stricte ». Il s’agit d’une catégorie dans laquelle presque toutes les activités humaines, y compris l’agriculture, le pâturage, la sylviculture et les projets énergétiques, sont purement et simplement interdites. Cette stratégie fait écho à la stratégie de l’UE en matière de biodiversité à l’horizon 2030, adoptée par la Commission européenne en 2020. Mais voici le hic que les détracteurs ne cessent de souligner : pratiquement aucun autre pays de l’UE ne met réellement en œuvre ces pourcentages. Les zones de protection stricte en Allemagne ne couvrent que 0,6 % de son territoire, et la moyenne européenne en matière de protection stricte des terres est d’environ 3 %, ce qui est bien en deçà de l’objectif de 10 % que la Roumanie s’apprête à inscrire dans une loi nationale contraignante.

L’urgence qui sous-tend ce vote n’est pas vraiment d’ordre environnemental. Elle est d’ordre financier. La loi est liée à une étape clé du PNRR (Plan national de relance et de résilience) d’une valeur de près d’un milliard d’euros, et le non-respect de l’échéance entraînerait la perte de ce financement européen. C’est ce seul fait qui a été à l’origine de presque tous les rebondissements de cette affaire, y compris la décision prise fin juillet par le gouvernement de retirer une version de la stratégie sous forme d’ordonnance d’urgence après le dépôt d’une plainte par le PSD, le Premier ministre par intérim Ilie Bolojan ayant averti que la Roumanie « jouait avec 11 milliards d’euros » en jeu.

L’AUR s’est positionné comme l’opposant le plus virulent et le plus constant au Sénat, où Ștefan Geamănu, membre du parti, a voté contre le projet de loi, le qualifiant de « contrat de capitulation ». Le député Valeriu Munteanu a mené la charge à la Chambre, faisant valoir que cette stratégie avait été adoptée à la hâte par un gouvernement par intérim sans contrôle démocratique approprié et qu’elle soulevait des préoccupations tant constitutionnelles que de fond. Sa critique plus générale, exposée dans une déclaration officielle, porte sur le fait que le ministère de l’Environnement utilise les obligations européennes comme prétexte pour imposer des restrictions allant bien au-delà de ce qu’exige réellement Bruxelles, soulignant que la Roumanie protège déjà environ 23,5 % de son territoire et n’a pas besoin de se précipiter vers des pourcentages arbitraires sans véritable analyse coûts-bénéfices.

Les objections de M. Munteanu sont précises : la méthodologie sous-jacente aux « zones prioritaires pour la biodiversité » permettrait aux autorités d’imposer des régimes de « non-intervention » dans lesquels même le pâturage traditionnel et le fauchage pourraient être totalement interdits. Pire encore, le consentement des propriétaires fonciers ne s’appliquerait qu’aux zones nouvellement désignées, et non aux aires protégées existantes, aux forêts vierges ou aux terres gérées par l’autorité forestière nationale, ce qui signifie que les restrictions pourraient s’étendre sans nouvel accord de la part des personnes concernées. L’AUR réclame également de véritables mécanismes de compensation, car dans l’état actuel des choses, l’État peut restreindre l’utilisation des terres sans préciser qui supportera le coût financier de ces mesures.

Il convient également de noter une escarmouche symbolique : l’AUR a réussi à faire supprimer l’expression « population autochtone » du texte de la loi lors d’un échange houleux au sein de la commission judiciaire avec l’USR, en faisant valoir que cette expression avait été reprise telle quelle de cadres juridiques étrangers qui ne s’appliquent pas à la Roumanie. L’AUR a dénoncé l’ensemble de cette stratégie comme étant un document importé et mal adapté au contexte local, dont l’élaboration a coûté environ 4 millions d’euros aux contribuables.

Il ne s’agit pas seulement des arguments avancés par l’AUR. Une trentaine d’organisations agricoles ont signé une lettre ouverte avant le vote du Sénat, dans laquelle elles mettaient en garde contre le fait que cette stratégie, dans sa forme initiale, pourrait entraîner des faillites d’exploitations agricoles et des hausses des prix des denrées alimentaires, à l’image des récentes flambées des coûts du carburant et de l’énergie. Trois grandes fédérations (LAPAR, Planta Romanica et Romalimenta) ont chacune exigé une étude d’impact économique complète avant toute adoption définitive, soulignant que le projet de loi, tel qu’il est rédigé, pourrait restreindre l’utilisation des terres agricoles et la récolte de plantes médicinales sans compensation claire ni garantie constitutionnelle au titre de l’article 44 relatif aux droits de propriété.

Alexander Degianski, président du Club des agriculteurs roumains, l’a exprimé sans détour : s’il est adopté dans sa forme initiale, ce document « mettra fin à l’agriculture comme aucune autre loi ne l’a fait au cours des 35 dernières années », puisqu’il présente les agriculteurs comme les principaux responsables de la perte de biodiversité sans leur offrir de véritable soutien financier. Le sénateur Sorin Moise, qui préside la commission de l’agriculture du Sénat, a souligné certaines dispositions susceptibles d’imposer une réduction de 50 % de l’utilisation des pesticides et des engrais sans consultation adéquate. Sous la pression, des amendements ont été ajoutés, promettant des dispositifs d’indemnisation pour les agriculteurs qui subiraient une perte de revenus ou ne pourraient plus accéder à leurs terres, mais le mécanisme et la méthode de calcul restent à définir ultérieurement, ce qui correspond exactement au genre de promesse vague qui inquiète les organisations agricoles.

Les répercussions sur l’agriculture font la une des journaux, mais l’aspect énergétique pourrait s’avérer plus important d’un point de vue stratégique. Les détracteurs avertissent que des zones de protection strictes pourraient fournir aux ONG environnementales une arme juridique pour bloquer l’extraction de gaz, la construction de centrales hydroélectriques, l’exploitation minière et les éoliennes offshore en mer Noire, alors même que la Roumanie tente de diversifier ses sources d’énergie pour réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie. L’ancien ministre de l’Énergie Bogdan Ivan, qui défend aujourd’hui les amendements du PSD, l’a formulé sans détour : la protection de la nature et la sécurité énergétique ne devraient pas être présentées comme un choix exclusif, et les 20 amendements proposés par son parti visent à garantir qu’aucune ONG ne puisse bloquer l’exploitation gazière, les centrales hydroélectriques, l’exploitation minière ou les corridors stratégiques d’électricité et de gaz sous prétexte de règles relatives à la biodiversité.

C’est là le véritable point de tension qui sous-tend l’ensemble de ce débat. La Roumanie a besoin des fonds du PNRR, a besoin de terres agricoles productives et doit développer ses propres infrastructures énergétiques, le tout simultanément et dans le cadre de la même loi.