La proposition de la Commission renforcerait le rôle de l’agence au-delà des frontières de l’UE. Elle marque un tournant vers des priorités défendues de longue date par le groupe ECR, qui doivent désormais se traduire par des capacités opérationnelles et des résultats.
« C’est l’Europe qui décide qui entre dans notre Union et à quelles conditions. » Les propos d’Ursula von der Leyen, prononcés le 27 octobre à l’occasion de la proposition de renforcement de Frontex, méritent autant d’attention que les mesures elles-mêmes. Dans le communiqué publié par la représentation de la Commission européenne en France, le contrôle des entrées est présenté comme une responsabilité politique qu’il convient d’exercer. Pour les conservateurs européens, qui ont fait de la protection des frontières une priorité, il s’agit là d’une reconnaissance importante.
La proposition concrétise cette interprétation. La Commission entend permettre à Frontex de contribuer aux retours d’un pays tiers vers un autre, par le biais d’accords conclus avec les pays concernés et dans le respect des droits fondamentaux. Elle propose également la création d’un centre de coordination des retours dédié, d’une force de réaction rapide et d’une augmentation progressive des effectifs permanents pour atteindre 30 000 agents, dont une réserve de 17 000. Le Parlement et le Conseil doivent encore se mettre d’accord sur ces nouvelles dispositions : il serait prématuré de considérer que ces compétences sont déjà opérationnelles.
L’importance politique de cette mesure est toutefois déjà évidente. La Commission propose de doter l’Union d’outils plus efficaces pour faire respecter les décisions en matière d’immigration. C’est précisément sur ce terrain que les conservateurs soutiennent depuis longtemps que la crédibilité institutionnelle doit être mise à l’épreuve : la capacité à établir des règles et à veiller à leur respect.
Ce problème ressort également des travaux du Parlement européen. Dans sa note d’information de juin 2026 consacrée aux centres de retour, celui-ci cite des chiffres de la Commission qui estiment le taux de retour pour 2025 à 28 %. Le document lui-même invite à la prudence dans l’interprétation de cet indicateur : les décisions multiples concernant une même personne et les départs volontaires non enregistrés peuvent fausser la comparaison. Des obstacles importants subsistent néanmoins, qu’il s’agisse d’établir l’identité des personnes concernées ou d’obtenir l’accord de leur pays d’origine pour leur réadmission.
Pour un État démocratique, ce décalage entre la décision et son application a des conséquences qui dépassent le cadre administratif. Lorsqu’une procédure établit qu’une personne n’a pas le droit de rester, mais que la décision qui en résulte n’a aucun effet concret, il devient plus difficile d’expliquer aux citoyens l’intérêt de ces règles. La confiance dans le système de protection s’en trouve également ébranlée : garantir le droit d’asile nécessite des institutions capables de distinguer les différentes situations et de donner suite à leurs décisions.
Il y a également une question d’équité envers ceux qui empruntent des voies légales. Un système d’immigration exige des demandeurs qu’ils remplissent certaines conditions, fournissent des documents et acceptent les décisions rendues. Sa légitimité s’affaiblit lorsque le respect de ces règles semble facultatif dès lors qu’une personne est physiquement présente sur le territoire. Les conservateurs peuvent avancer cet argument sans pour autant considérer chaque migrant comme une menace pour la sécurité. La distinction pertinente porte sur les droits légaux et le comportement individuel. Le maintien de cette distinction est essentiel à une politique que les citoyens peuvent comprendre et que les autorités peuvent défendre.
La réforme de Frontex s’inscrit dans un processus plus large visant à résoudre ce problème. Dans sa présentation, la Commission fait référence au nouveau règlement relatif au retour, qui est entré en vigueur le 16 octobre. Le renforcement de l’agence a pour objectif de contribuer à la mise en œuvre de ce cadre juridique, parallèlement à la numérisation des procédures.
L’extension des opérations à des pays tiers constitue l’étape la plus décisive. Dans un article publié par Euronews le 26 octobre, Vincenzo Genovese décrit deux applications possibles : aider les gouvernements de pays tiers à rapatrier les personnes présentes sur leur territoire, et soutenir les opérations à partir de centres de rapatriement situés à l’extérieur de l’Union européenne. Il s’agit là de fonctions distinctes, unies par la volonté d’agir sur une zone géographique s’étendant au-delà de l’Europe elle-même.
Sur le plan politique, cela implique de reconnaître que la gestion des migrations nécessite des accords et des capacités opérationnelles au-delà de la frontière. Pour être efficace, cette approche devra offrir aux partenaires des engagements durables et des responsabilités clairement définies. Une structure implantée à l’étranger ne peut, à elle seule, surmonter le refus d’un pays d’origine de réadmettre l’un de ses ressortissants. La diplomatie et la mise en œuvre administrative resteront déterminantes.
La coopération doit également être conçue dans une optique de résilience politique. Un accord qui repose entièrement sur la bonne volonté d’un gouvernement étranger peut s’avérer vulnérable lorsque les relations se détériorent. Les gouvernements européens devraient donc insister sur des obligations claires, des mécanismes de contrôle et des alternatives viables. Il s’agit là d’une préoccupation concrète pour toute politique migratoire extérieure : le fait de délocaliser une partie du processus à l’étranger modifie le lieu où la responsabilité est exercée, mais ne supprime pas la nécessité de rendre compte des décisions, des dépenses et des résultats.
C’est là que l’argument des conservateurs trouve son fondement le plus convaincant. Dans son communiqué du 24 avril 2024 annonçant l’adoption de son programme électoral, le parti ECR a inscrit parmi ses priorités le renforcement des frontières extérieures et une stratégie de sécurité globale couvrant les points d’entrée terrestres, maritimes et aériens. Cette position établissait un lien entre la gestion des flux migratoires, la responsabilité nationale et la protection des frontières.
Cette continuité est encore plus évidente en matière de retours. Le 9 mars 2026, à la suite du vote au sein de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures du Parlement, le groupe ECR s’est prononcé en faveur de la possibilité de créer des centres dans des pays tiers et a souligné le décalage entre les décisions de retour et leur exécution. Le 17 juin, il s’est félicité de l’adoption du règlement par le Parlement, y voyant un tournant vers un système capable de produire des résultats.
Cette évolution vient étayer l’argument selon lequel la position conservatrice est en train d’être validée. Elle ne prouve pas que chaque disposition soit exclusivement le fruit de l’ECR, et il ne serait d’ailleurs pas crédible d’attribuer l’ensemble d’un processus législatif à une seule famille politique. Elle démontre toutefois une convergence vers ses priorités : un contrôle renforcé, des retours exécutoires et la coopération avec les pays tiers prennent de plus en plus d’importance dans la réponse institutionnelle de l’Europe.
Pour les conservateurs, le renforcement d’une agence européenne soulève également la question du fonctionnement de la coopération. Celle-ci est utile lorsqu’elle renforce la capacité des États à s’acquitter de leurs responsabilités. Le partage des ressources, la coordination et l’assistance opérationnelle peuvent servir cet objectif, à condition que les compétences et les obligations de rendre compte restent clairement définies. Toute évaluation de la réforme doit également tenir compte de cet équilibre.
Cela constitue un test concret de la préférence des conservateurs pour une Europe qui se concentre sur les missions où la coopération apporte une valeur ajoutée. Les pressions aux frontières affectent les pays de manière différente, tandis que les défaillances peuvent avoir des conséquences pour leurs voisins. Un soutien opérationnel conjoint peut contribuer à remédier à ce déséquilibre. Sa justification repose sur l’aide qu’il apporte aux autorités nationales. L’élargissement d’une institution doit rester un moyen d’améliorer les performances, les budgets et les effectifs devant être évalués au regard de besoins identifiables.
Il en va de même pour les garanties juridiques. Des accords solides, des décisions individuelles dûment fondées et un contrôle crédible sont nécessaires pour mettre en place des opérations durables et capables de résister à un examen judiciaire. Dès mars 2025, le HCR a consacré un document à la nécessité de disposer de systèmes de retour efficaces et au rôle potentiel des centres externes, dans le respect des normes relatives aux droits de l’homme. Il y a donc lieu d’engager une réflexion concrète abordant conjointement les questions d’efficacité et de protection des personnes.
La proposition du 27 octobre permet aux conservateurs de revendiquer une avancée politique importante. Elle les oblige également à rester exigeants quant aux résultats. Les engagements en matière d’effectifs doivent se traduire par la mise à disposition de personnel ; les accords doivent permettre la mise en œuvre concrète des opérations ; les procédures doivent aboutir dans des délais raisonnables.
La publication de rapports devrait permettre cette évaluation. Les gouvernements devraient expliquer quels obstacles persistent, si les accords de coopération fonctionnent et dans quels domaines des ressources supplémentaires apportent des améliorations mesurables. Sans un tel examen minutieux, l’expansion institutionnelle risque de devenir une réussite célébrée principalement par les institutions elles-mêmes. Une réforme sérieuse doit donner lieu à un examen de ses résultats.
Ce changement d’approche transparaît dans les priorités que la Commission a choisi de traduire en proposition. Sa crédibilité dépendra de sa mise en œuvre. Pour ceux qui défendent ces politiques depuis longtemps, la tâche consiste désormais à suivre les négociations et à veiller à ce que l’ambition annoncée ne se perde pas dans des compromis ou des difficultés administratives. Les citoyens auront raison de juger ce changement à l’aune de ses effets.