L’Union européenne à l’ère des divisions

Essais - 6 août 2026

Trois événements ou processus majeurs ont façonné l’Union européenne au cours des dernières décennies. Premièrement, l’adhésion de nouveaux États a accru la diversité au sein de ses frontières, renforçant ainsi les sources de tension. Deuxièmement, la Grande-Bretagne, forte de sa tradition de liberté et de démocratie, a quitté l’UE. Troisièmement, l’UE est confrontée à deux graves menaces extérieures : l’agression russe, comme on l’a vu en Géorgie et en Ukraine, et l’immigration massive en provenance du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Dans le même temps, l’élite qui contrôle la Commission européenne et la Cour de justice de l’UE a poursuivi sans relâche ses efforts pour construire un État fédéral, malgré une résistance considérable. Une analyse approfondie de l’UE à ce stade est proposée dans un ouvrage récent du théoricien politique slovaque Dalibor Rohac, Gouverner l’UE à l’ère de la division (Cheltenham : Edward Elgar, 2022). Il écrit dans ce qu’il qualifie de perspective pro-européenne, tout en insistant sur le fait que l’UE a besoin de réformes radicales.

Gérer la diversité ou bâtir une superpuissance ?

Rohac distingue deux visions concurrentes de l’Europe. L’une était celle des libéraux conservateurs Friedrich von Hayek, Wilhelm Röpke et Luigi Einaudi, qui envisageaient que les États européens individuels confient certaines missions à une autorité fédérale, tout en les limitant au strict minimum nécessaire au libre-échange et à la sécurité juridique. Cette vision, souligne Rohac, était largement partagée par les personnalistes catholiques. La vision concurrente était celle du technocrate Jean Monnet, qui souhaitait une Europe unie dotée de pouvoirs étendus, se construisant progressivement. Pour les libéraux conservateurs et les personnalistes, l’UE devait être une plateforme nécessairement imparfaite destinée à gérer les relations entre les pays européens et à tirer parti des avantages de la coopération et du commerce ; un ensemble d’institutions, de règles et de relations reliant et encadrant les gouvernements nationaux. En revanche, pour les technocrates, l’UE visait à construire une superpuissance ; il s’agissait, comme le dit M. Rohac, d’étendre l’État-nation à l’échelle européenne. L’Europe est toutefois trop hétérogène pour que ce projet aboutisse, affirme-t-il, bien que ce soit précisément ce à quoi s’efforce activement l’élite qui contrôle les institutions de l’UE à Bruxelles et à Strasbourg : une union toujours plus étroite.

Sources de conflit

L’une des sources de conflit réside dans la volonté de l’UE de réduire les disparités de revenus entre les pays européens, non pas par la concurrence et le commerce, mais par une redistribution des pays riches vers les pays pauvres. C’est l’occasion qui fait le larron : les fonds européens sont principalement perçus par des pays dotés d’infrastructures fragiles, d’une conscience civique limitée et d’élites sans scrupules, et ils ont tendance à renforcer la corruption endémique dans ces pays. Une autre source de conflit réside dans le fait que l’UE cherche à imposer des valeurs prétendument « européennes » à des pays dont les principes moraux divergent considérablement, notamment sur des questions telles que l’avortement, le mariage entre personnes de même sexe, les discours de haine et le contrôle de l’immigration. Le principe de subsidiarité — selon lequel les décisions doivent être prises, dans toute la mesure du possible, par ceux qui sont directement concernés — est censé, en théorie, être respecté au sein de l’UE, mais M. Rohac note qu’il est presque totalement ignoré dans la pratique. Il souligne également que le nationalisme s’est révélé bien plus tenace que ne l’avaient prévu les fondateurs de l’UE. Les États-nations européens ne sont pas près de disparaître de la scène historique, commente-t-il à juste titre.

L’UE : un projet ou une plateforme ?

Rohac oppose deux conceptions de la société humaine : d’une part, celle d’un ordre complexe et difficile à gérer, qui ne parvient inévitablement pas à atteindre les idéaux moraux ; d’autre part, celle d’un projet commun visant à l’amélioration sociale. Il rejette l’Union européenne en tant que projet plutôt qu’en tant que plateforme. Dans le même ordre d’idées, Rohac critique ce qu’il appelle le moralisme libéral, c’est-à-dire la tentative de refaire le monde selon des idéaux inventés dans les séminaires universitaires. Selon lui, le moralisme libéral est non seulement voué à l’échec, mais il provoque également une contre-attaque de la part des populistes de droite. Pour que l’UE réussisse, elle doit revenir à un rôle bien plus modeste, essentiellement celui envisagé par Hayek, Röpke et Einaudi. Rohac soutient que le choix entre une centralisation accrue de l’UE et le rapatriement des compétences vers les États individuels est un faux dilemme : ce qui importe, c’est de reconnaître la diversité, les désaccords et les divisions, et d’encourager le développement d’institutions permettant la coexistence pacifique des États et des communautés européennes. Il décrit son idéal d’une Europe polycentrique, où les citoyens pourraient appartenir non seulement à des États individuels et à l’UE, mais aussi à diverses communautés et associations, tant à l’intérieur qu’au-delà des frontières, tandis que les États individuels pourraient également former des communautés et des alliances au sein de l’UE.