La réorientation industrielle de l’Europe met la Chine, l’énergie et l’investissement sur le devant de la scène

Commerce et économie - 29 août 2026

Ursula von der Leyen appelle à un renforcement des mesures de défense commerciale, à une réduction des coûts pour les entreprises et à une nouvelle stratégie visant à canaliser l’épargne des ménages vers les entreprises européennes

L’Union européenne doit reconstruire sa puissance économique autour de son industrie nationale, selon la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, qui a présenté une stratégie plus affirmée pour rivaliser avec la Chine et financer l’avenir du continent. S’adressant à des chefs d’entreprise français à Paris, elle a présenté une vision de l’Europe en tant que région capable de produire des biens essentiels, d’attirer les investissements et de protéger les secteurs stratégiques.

Son message reflétait la prise de conscience que les hypothèses sur lesquelles reposait l’ancien modèle économique européen ont disparu. Le continent ne peut plus compter sur une énergie importée à bas prix, sur un accès à la Chine en expansion constante, sur un système commercial mondial ouvert ni sur une protection américaine largement garantie. Le leadership technologique occidental, autrefois considéré comme acquis, est également confronté à une concurrence de plus en plus forte.

Mme von der Leyen a fait valoir que l’Europe devait donc replacer la capacité industrielle au cœur de l’élaboration des politiques. Son approche s’inscrit dans la lignée de nombreuses recommandations contenues dans le rapport de Mario Draghi sur la compétitivité européenne, qui soulignait que l’insuffisance des investissements et la fragmentation des marchés affaiblissaient la capacité de l’UE à suivre le rythme des autres puissances économiques.

L’énergie constitue l’obstacle le plus immédiat. Les industriels européens continuent de faire face à des coûts qui dépassent souvent ceux de leurs concurrents internationaux, ce qui nuit à l’investissement et à la production. Mme von der Leyen a qualifié l’énergie de principale contrainte pesant sur la compétitivité et a déclaré que le prochain budget de l’UE devrait devenir un instrument financier visant à renforcer l’indépendance européenne.

Bruxelles a également l’intention d’alléger la charge réglementaire qui pèse sur les entreprises. La Commission vise à réduire les coûts administratifs de 25 % pour les entreprises en général et de 35 % pour les petites et moyennes entreprises d’ici 2029. Mme von der Leyen a estimé que les entreprises européennes ne devaient pas être désavantagées à la fois par des règles nationales complexes et par des concurrents étrangers opérant dans des conditions moins contraignantes.

La Chine était clairement la cible principale de son discours. Pékin reste un partenaire commercial essentiel, et l’UE continue de mener une politique visant à limiter les risques économiques plutôt qu’à séparer les deux économies. La coopération ne peut toutefois pas signifier tolérer indéfiniment des déséquilibres structurels.

Selon les chiffres cités par le président de la Commission, certaines entreprises chinoises bénéficient de subventions pouvant atteindre huit fois le montant de celles dont bénéficient des entreprises comparables dans les pays de l’OCDE. Parallèlement, le déficit commercial de l’Europe avec la Chine avoisine désormais le milliard d’euros par jour et touche aujourd’hui l’ensemble des États membres de l’UE.

Mme von der Leyen a déclaré que les discussions avec Pékin devaient déboucher sur des changements tangibles. Si les négociations s’avéraient infructueuses, Bruxelles est prête à recourir pleinement à ses mécanismes de défense commerciale. La Commission a ouvert plus de 30 nouvelles enquêtes sur des pratiques commerciales présumées déloyales l’année dernière, soit près de trois fois sa moyenne annuelle historique.

L’UE dispose également d’un instrument de lutte contre la coercition, destiné à intervenir lorsqu’un pays tiers exerce une pression économique pour influencer les décisions européennes. Bien que Mme von der Leyen n’ait pas mentionné ce mécanisme directement, son avertissement a laissé entendre que la Commission est prête à défendre les secteurs considérés comme essentiels à la sécurité et à l’autonomie de l’Europe.

La protection de la production ne constitue qu’une partie de la stratégie. L’Europe doit également trouver les fonds nécessaires pour moderniser les usines, développer des technologies propres et favoriser l’expansion des entreprises innovantes. Les ménages européens détiennent actuellement, selon les estimations, 10 000 milliards d’euros de dépôts bancaires. Une grande partie de ce capital ne parvient pas aux entreprises qui recherchent des fonds pour financer leur croissance.

L’« Union de l’épargne et de l’investissement » proposée vise à créer des marchés de capitaux européens plus profonds et mieux intégrés, afin de permettre à l’épargne privée de soutenir plus facilement les entreprises au-delà des frontières nationales. Les propositions de la Commission pourraient générer jusqu’à 470 milliards d’euros d’investissements supplémentaires, aidant ainsi l’Europe à réduire son retard financier par rapport aux États-Unis et à d’autres concurrents.

Mme von der Leyen souhaite que les États membres parviennent à un accord d’ici la fin de l’année. Elle privilégierait la participation des 27 pays, mais elle a laissé entendre qu’une coalition plus restreinte pourrait aller de l’avant si un soutien unanime s’avérait impossible. Cette remarque suggère que Bruxelles pourrait de plus en plus s’appuyer sur des groupes de gouvernements disposés à agir lorsque les décisions à l’échelle de l’Union européenne se retrouvent dans l’impasse.

Dans leur ensemble, ces propositions marquent un tournant vers une politique économique européenne plus défensive et interventionniste. La baisse des coûts énergétiques, la simplification de la réglementation, le renforcement de l’application des règles commerciales et l’amélioration de l’accès aux capitaux sont considérés comme des éléments interdépendants d’un même enjeu.

L’ambition n’est pas d’isoler l’Europe des marchés mondiaux, mais de veiller à ce que cette ouverture n’entraîne pas de dépendance. Pour la Commission, la question centrale est de savoir si l’Europe peut transformer sa richesse, son savoir-faire industriel et son marché unique en une véritable puissance stratégique. La réponse de Mme von der Leyen est que oui, mais seulement si elle investit de manière plus résolue et se montre prête à protéger ce qu’elle construit.

 

Alessandro Fiorentino