La publication de la Stratégie de défense nationale des États-Unis 2026 (NDS) marque un tournant non seulement pour la planification militaire américaine, mais aussi pour l’ensemble du système transatlantique. Il ne s’agit pas d’un document technique, ni d’une mise à jour de routine. Il s’agit d’une déclaration politico-stratégique qui fixe des priorités, des hiérarchies et des limites.
Pour l’Europe, le message est sans ambiguïté : l’ère de l’ambiguïté stratégique est révolue. Pendant des décennies, la sécurité européenne a reposé sur une hypothèse tacite, à savoir que l’engagement américain était permanent, élastique et largement inconditionnel. La nouvelle SDN ne rompt pas le lien atlantique, mais elle redéfinit les rôles. Washington ne se retire pas, il clarifie les attentes.
Cette clarification oblige l’Europe à se confronter à une question qu’elle a trop longtemps repoussée : est-elle prête à assumer la responsabilité première de sa propre sécurité ?
Le virage américain : priorités et réalisme
La patrie d’abord
La pierre angulaire de la nouvelle stratégie américaine est la primauté de la défense du territoire. Les frontières, l’espace aérien, les approches maritimes, la résilience cybernétique et la dissuasion nucléaire sont explicitement identifiés comme des priorités absolues. Cela reflète un retour plus large au réalisme stratégique : la sécurité commence chez soi, et non dans une gestion mondiale abstraite.
Centralité indo-pacifique
Le deuxième pilier est l’Indo-Pacifique, la Chine étant identifiée comme le principal concurrent stratégique à long terme. La SDN ne considère Pékin ni comme un ennemi inévitable, ni comme un partenaire dont il faut s’accommoder, mais comme une puissance dont les capacités militaires croissantes doivent être dissuadées par la force et non par la confrontation.
Cette priorité a une incidence directe sur l’Europe : La bande passante stratégique des États-Unis est limitée. Les ressources, l’attention et les moyens militaires ne peuvent pas être partout à la fois.
L’Europe et l’OTAN : des alliés, pas des dépendants
La SDN réaffirme l’engagement des États-Unis envers l’OTAN, mais elle le fait sur un ton nouveau. L’alliance reste vitale, mais son équilibre interne doit changer.
Le document est explicite : Les alliés européens doivent assumer la responsabilité première de la défense conventionnelle sur le continent, les États-Unis apportant un soutien critique mais limité. Cela n’est pas présenté comme une punition, mais comme une nécessité stratégique.
Le plus frappant est l’élévation du partage des charges au rang de principe structurel. La SDN fait référence à un nouveau point de référence convenu au sein de l’OTAN : 5 % du PIB consacrés à la défense et à la sécurité, soit 3,5 % pour les dépenses militaires de base et 1,5 % pour les investissements liés à la sécurité. Il ne s’agit plus d’un objectif symbolique, mais d’une base de référence pour une dissuasion crédible.
Le « problème de la simultanéité » : un test de résistance pour l’Europe
L’un des concepts analytiques les plus importants de la SDN est le « problème de la simultanéité », c’est-à-dire lerisque que plusieurs adversaires agissent simultanément sur différents théâtres.
Pour les États-Unis, cela renforce la nécessité d’établir des priorités. Pour l’Europe, cela révèle une vulnérabilité : la disponibilité automatique des Américains ne peut plus être présumée.
L’ironie est évidente. Le poids économique combiné des membres de l’OTAN non américains dépasse de loin celui de la Russie. Pourtant, le potentiel économique ne s’est pas traduit par une préparation militaire, une cohésion opérationnelle ou une capacité industrielle. Le problème ne réside pas dans les ressources, mais dans l’organisation, la volonté et la culture stratégique.
Les vraies faiblesses de l’Europe – au-delà de la rhétorique
Des dépenses fragmentées
Les dépenses européennes en matière de défense restent fragmentées entre les différents pays, ce qui entraîne des doubles emplois plutôt qu’un renforcement des capacités. La multiplicité des systèmes d’armes, l’incompatibilité des normes et les programmes d’acquisition parallèles nuisent à l’efficacité.
Une industrie de la défense insuffisamment puissante
La base industrielle de défense de l’Europe souffre de cycles de production lents, de dépendances technologiques et d’obstacles réglementaires. Alors que les déclarations politiques sur l' »autonomie stratégique » se multiplient, la production industrielle réelle reste insuffisante pour soutenir un conflit prolongé de haute intensité.
Confusion politique
La faiblesse la plus grave est peut-être d’ordre conceptuel. La « défense européenne » est trop souvent présentée comme un projet idéologique plutôt que comme une nécessité stratégique. Cela a conduit à une confusion entre la coopération en matière de sécurité et la centralisation politique, ce qui a aliéné les gouvernements nationaux sans fournir de réelles capacités.
Ce que Washington ne demande pas à l’Europe
Il est essentiel de préciser ce que la SDN n’ exige pas.
Elle ne demande pas :
- Une armée européenne supranationale
- L’érosion de la souveraineté nationale
- Rupture avec l’OTAN
- Une « autonomie stratégique » anti-américaine
Au contraire, le message américain est pragmatique : des États plus forts font des alliances plus fortes. Ce que Washington veut, ce sont des partenaires fiables, pas des constructions bureaucratiques.
La nécessaire posture européenne : le réalisme conservateur
Une réponse européenne crédible doit être fondée sur le réalisme et non sur l’illusion.
La défense est une fonction essentielle de l’État-nation, et non un domaine politique symbolique. La coopération doit être intergouvernementale, axée sur les capacités et les résultats. La politique industrielle doit considérer la défense comme un atout stratégique, et non comme une réflexion réglementaire après coup.
Cette approche s’aligne pleinement sur les principes conservateurs défendus depuis longtemps dans la tradition ECR :
- La souveraineté nationale, un fondement et non un obstacle
- La subsidiarité plutôt que la centralisation
- La responsabilité au lieu de la dépendance
- La sécurité comme condition préalable à la liberté
Une Europe qui ne peut pas se défendre ne peut pas protéger efficacement ses citoyens, ses frontières ou ses institutions démocratiques.
La maturité au service de l’illusion
La stratégie de défense nationale des États-Unis pour 2026 ne diminue pas l’Europe. Elle la met au défi de grandir.
Le véritable danger n’est pas l’augmentation des dépenses de défense, ni une plus grande responsabilité. Le véritable danger est de continuer à prétendre que la protection stratégique peut être externalisée indéfiniment.
Dans un monde où les puissances reviennent, la crédibilité est importante. Une Europe sans défense n’est pas un partenaire, c’est un handicap stratégique. Le choix n’est plus théorique. Il est politique, immédiat et inévitable.