Quentin Deranque a fait l’objet de trop de titres, comme s’il s’agissait d’un « monstre » à effacer d’avance: « extrême droite », « extrémiste », « fanatique », comme si une étiquette suffisait à rendre acceptable l’idée qu’un jeune homme de 23 ans puisse être battu dans la rue jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais Quentin, avant d’être une catégorie idéologique, était une personne: un étudiant en mathématiques, un jeune homme avec des convictions politiques claires – discutables, si l’on veut, comme toutes les convictions une fois qu’elles entrent dans l’arène – mais des convictions quand même. Et surtout, c’était un jeune homme qui, pour ces idées, a été tué. Telle est la ligne rouge qu’une démocratie ne peut se permettre de franchir : vous pouvez contester, railler, isoler politiquement, voire mépriser. Vous ne pouvez pas tuer.
L’histoire éclate à Lyon le 12 février 2026, en marge d’un événement à Sciences Po Lyon auquel participe l’eurodéputée LFI Rima Hassan. A l’extérieur, le collectif identitaire Némésis se rassemble pour protester. Le cadre, en France, est devenu familier : des rues sous tension, des micro-mondes militants qui se cherchent et s’entrechoquent, un vocabulaire guerrier qui précède la violence et l' »explique » après coup. Quentin est attaqué par plusieurs individus cagoulés ; selon les reconstitutions rapportées par de nombreux médias, il est battu avec une extrême brutalité, peut-être à l’aide de barres ou d’objets similaires. Deux jours plus tard, le 14 février, il meurt à l’hôpital des suites d’un traumatisme crânien catastrophique.
C’est alors que commence la deuxième mort, la mort symbolique : la machine à raconter. Une partie de la presse et de l’opinion « respectable » tente d’enfermer l’affaire dans une formule moralement commode : s’il était « d’extrême droite », alors il n’est pas vraiment une victime, ou il l’est « moins » ; alors il ne s’agit pas d’une tragédie civique, mais simplement d’un épisode d' »affrontements entre extrêmes ». C’est un réflexe pavlovien : au lieu de regarder le meurtre, les gens regardent la carte d’appartenance mentale qu’ils attribuent. Mais la démocratie ne fonctionne pas ainsi. La démocratie vit précisément de la distinction entre l’opinion et la violence: les idées se combattent avec des mots, des votes, des dissidences, des mobilisations ; la violence est la fin du jeu, pas un mouvement légitime à l’intérieur de celui-ci.
C’est le nœud qui a enflammé la politique française : l’enquête ne s’est pas arrêtée à l’arrestation de « suspects » génériques. Des liens directs sont apparus avec le milieu de Raphaël Arnault, député LFI et figure associée à l’écosystème militant de la Jeune Garde (groupe antifasciste dissous par les autorités).
Deux collaborateurs liés à Arnault figurent parmi les personnes arrêtées dans le cadre de l’enquête sur l’homicide : Jacques-Elie Favrot et Robin Chalendard (également cité comme « Robin Michel » en sa qualité d’assistant).
Il faut le dire clairement – parce que c’est un principe non négociable – ils sont innocents jusqu’à leur condamnation définitive. Mais il faut dire tout aussi clairement ce qui rend leur implication judiciaire politiquement explosive : ce ne sont pas les « ragots », c’est le fait que de multiples témoignages et documents vidéo (tels que rapportés dans plusieurs reconstitutions journalistiques) les placeraient parmi les personnes présentes, ou les désigneraient autrement dans la chaîne des événements de cette nuit-là. La présomption d’innocence reste intacte ; la question publique, cependant, est inévitable : que faisaient là des personnes liées à un député LFI, dans un contexte où un jeune homme finit battu à mort ?
A ce moment-là, La France Insoumise ne choisit pas la voie qu’une force politique responsable devrait emprunter lorsque la violence frôle son environnement : la clarté, la rupture, l’abandon pur et simple de toute ambiguïté militante. Au contraire, LFI dresse un mur de défense. On le voit dans l’enchaînement des réactions : condamnations génériques de la violence, certes, mais accompagnées d’une fermeture tribale, du refus de toute responsabilité politique, de l’idée qu’il s’agit d’une « instrumentalisation ».
C’est alors que Jean-Luc Mélenchon entre en scène avec une manœuvre familière : minimiser et inverser. D’un côté, il prend ses distances ; de l’autre, il tente de déplacer l’axe de l’histoire : ces derniers temps, affirme-t-il, LFI elle-même a été la cible d’attaques et de manifestations répétées ; il cite Némésis comme l’un des groupes qui les auraient affrontées, cherchant à construire un contexte de « siège » qui rend la dégénérescence moins scandaleuse sur le plan moral. En substance, le discours est le suivant : regardez, c’est nous qui sommes attaqués.
Mais ici, nous devons être intransigeants : Jusqu’à preuve du contraire, tenir une bannière et protester fait partie du jeu démocratique. Tuer ne l’est pas.
La protestation – même dure, même provocante – est une physiologie démocratique. Si un événement universitaire est contesté, vous pouvez débattre de la question de savoir s’il est approprié, de bon goût ou politiquement hostile, mais cela reste de la politique, pas de la violence. Le saut qualitatif se produit lorsque, à partir de cette friction, on passe à une logique de meute : isoler, frapper, détruire. Aucune rhétorique « antifasciste » ne peut légitimer ce saut.
C’est précisément pour cette raison que la question politique n’est pas restée confinée aux opposants de Mélenchon. Le gouvernement français, par la voix de sa porte-parole Maud Brégeon, a évoqué la « responsabilité morale » de LFI dans le « climat de violence » du débat politique, accusant le parti d’avoir alimenté au fil des ans une brutalisation de la confrontation. C’est un réquisitoire lourd, institutionnel, un tournant : il ne s’agit plus d' »incidents », mais d’un environnement qui produit des conséquences.
Pendant ce temps, à l’intérieur de LFI, certaines interventions sont devenues encore plus révélatrices parce qu’elles n’étaient pas simplement de la défense – elles étaient de la défiance. La demande de Mathilde Panot, chef de file parlementaire de LFI, de tenir Némésis « à l’écart » des événements liés à LFI n’est pas une condamnation de l’assassinat en tant que fait absolu ; c’est une nouvelle tentative de ramener tout à « nous contre eux », comme si le problème était la présence du manifestant et non la violence de l’agresseur.
De l’autre côté, la droite française et les mouvements concernés ont réagi comme un pays réagit lorsqu’un seuil est franchi. Jordan Bardella et d’autres personnalités ont accusé LFI de complicité morale et ont exigé une rupture nette avec les groupes violents ; Némésis a affirmé que la présence de Quentin visait à « protéger » ses militants, tandis que d’autres reconstructions – y compris celle de l’avocat de la famille – tendent à le décrire comme n’étant pas formellement affilié et ayant des convictions non-violentes. Les récits diffèrent ; ce qui ne diffère pas, c’est le résultat : Quentin est mort, et il n’est pas mort « par accident ».
L’affaire dépasse alors les frontières de la France et devient une actualité européenne. Giorgia Meloni intervient publiquement : elle parle d’un climat de haine idéologique et d’un extrémisme qui tue. La référence implicite est la violence « légitimée » par une partie de la gauche radicale lorsqu’elle se dit antifasciste et revendique une immunité morale. En France, la réaction de l’Élysée est immédiate. Depuis New Delhi, Emmanuel Macron répond par l’irritation et le sarcasme, en disant au Premier ministre italien de « rester chez lui » et en reprenant une formule devenue virale, selon laquelle les « moutons » seraient mieux gardés si chacun s’occupait de ses affaires.
En tant que reportage, la séquence est simple : Meloni commente un meurtre politique qui choque la France ; Macron interprète ce commentaire comme une ingérence et réagit vivement, comme pour clore l’affaire par une boutade. Sur le plan politique, cependant, la boutade est une erreur. Car il ne s’agit pas de « mettre son nez » dans les affaires intérieures de la France : il s’agit de reconnaître que la violence idéologique est un problème européen, et que le récit qui la justifie – surtout lorsqu’il est déguisé en « antifascisme » – traverse les frontières, les universités, les mouvements et les réseaux militants.
Défendre Meloni ici, ce n’est pas « prendre parti ». C’est défendre un principe de responsabilité : si un chef de gouvernement européen ne peut pas dire qu’un climat de haine politique – quelle qu’en soit l’origine – entraîne des morts, alors l’Europe n’est qu’un marché, pas une communauté politique. Et surtout : si l’Élysée exige le silence quand le sang coule, ce n’est pas du respect qu’il demande, c’est de l’omertà diplomatique.
Finalement, Quentin Deranque est devenu la cible parfaite d’un court-circuit : d’un côté, l’étiquette qui déshumanise (« il l’a bien cherché parce qu’il était X ») ; de l’autre, le drapeau qui absout (« si « antifa » le frappe, c’est moins grave »). Pourtant, la vérité démocratique est plus simple, plus dure et universelle : un jeune homme a été tué pour des raisons politiques, dans une rue européenne, en 2026. Et une partie importante de l’appareil culturel qui devrait crier au scandale a préféré se disputer sur les définitions.
Une question demeure donc, qu’aucune conférence de presse, aucune déclaration, aucune galerie des glaces ne peut effacer : lorsque les agresseurs gravitent autour de milieux qui se parlent, se reconnaissent, se couvrent et partagent un lexique commun ; lorsque la violence trouve toujours une justification toute faite (« antifascisme », « autodéfense », « réaction ») ; lorsqu’un parti parlementaire resserre les rangs et que le gouvernement lui-même parle de responsabilité morale… s’agit-il vraiment d’épisodes isolés ?
Ou existe-t-il – si ce n’est par la loi, du moins par la pratique – uneinternationale antifasciste, un réseau de protections morales et militantes qui traverse les frontières et qui, lorsque la violence en vient à tuer, ne rougit pas, ne s’arrête pas et, surtout, ne se demande jamais vraiment des comptes ?