Malgré la crise qui sévit dans le golfe Persique, le ciel européen reste aussi chargé qu’il y a un mois, lorsque le conflit entre les États-Unis et l’Iran a éclaté. À un rythme devenu presque invisible par la normalité, des dizaines de milliers d’avions sillonnent quotidiennement l’espace aérien de l’Union européenne pour relier les capitales, les régions périphériques, les centres industriels et les destinations touristiques. Cette industrie du transport aérien fonctionne avec une précision suisse, avec des horaires ponctuels, des itinéraires optimisés et des flux constants de passagers et de fret. Malheureusement, sous cette image de stabilité, une profonde fracture se profile, qui n’a rien à voir avec la technologie ou les ressources humaines, mais avec quelque chose de beaucoup plus simple et, précisément pour cette raison, de beaucoup plus dangereux : l’accès au carburant.
Les signes d’une crise potentielle du kérosène qui pourrait frapper les compagnies aériennes européennes ne peuvent plus être ignorés ou considérés comme de simples spéculations boursières. Ils surviennent à un moment où la dépendance de l’Union européenne à l’égard des importations d’énergie est déjà bien connue et où les tensions géopolitiques dans le golfe Persique (une zone de production et de transit essentielle) deviennent de plus en plus difficiles à prévoir. En particulier, la vulnérabilité de la chaîne d’approvisionnement en carburant d’aviation devient évidente lorsqu’on analyse les modèles de consommation et les sources d’approvisionnement. Les pays européens ne produisent pas suffisamment de carburéacteur pour soutenir leur trafic aérien et dépendent, dans une large mesure, des importations en provenance de la région du Golfe, une région qui est en guerre depuis le 28 février. Cette dépendance transforme toute perturbation majeure (comme le conflit militaire en cours en Iran, un goulot d’étranglement logistique ou des sanctions économiques) en une menace directe pour le fonctionnement de l’ensemble du système aérien européen.

Pour comprendre l’ampleur du problème posé par un blocage du détroit d’Ormuz, il faut se pencher sur les chiffres globaux. L’aviation civile européenne consomme en moyenne entre cinq et six millions de tonnes de kérosène par mois. Pendant les périodes de pointe, lorsque le trafic de vacances s’intensifie pendant les mois d’été et que de nombreux vols charters vers des destinations touristiques s’ajoutent, cette consommation de kérosène augmente de manière significative. Dans le même temps, le nombre de vols commerciaux dans l’Union européenne se situe généralement entre 800 000 et 900 000 par mois, ce qui représente plus de 25 000 vols par jour.
Chacun de ces vols ne représente pas seulement un voyage, mais une pièce d’un puzzle économique complexe impliquant le transport de passagers, la logistique industrielle, les services et le commerce international. Cependant, ce mécanisme fonctionne sur la base d’un équilibre extrêmement fragile. Le secteur de l’aviation ne dispose pas de réserves stratégiques de kérosène au niveau européen, contrairement à d’autres secteurs énergétiques. Bien que les États membres soient tenus de maintenir des stocks de pétrole pour environ 90 jours, ces réserves ne sont pas nécessairement adaptées aux besoins spécifiques de l’aviation. La répartition de ces stocks de pétrole est inégale et leur accès n’est pas garanti de manière uniforme pour tous les aéroports ou compagnies aériennes. En pratique, le système fonctionne sur la base de flux d’approvisionnement continus, avec des stocks limités dans chaque aéroport.
La géopolitique d’une dépendance dangereuse
Cette réalité est d’autant plus sensible qu’elle s’inscrit dans le paysage géopolitique actuel. Le détroit d’Ormuz, qui relie le golfe Persique au golfe d’Oman, un point de transit apparemment éloigné de l’Europe, mais situé à seulement 2 300 kilomètres en ligne droite de Chypre (le pays de l’UE le plus proche), est en fait un lien vital pour le fonctionnement de l’aviation européenne. Environ un cinquième du pétrole mondial transite par cette route étroite, et tout blocage (qu’il soit temporaire, comme c’est le cas actuellement) provoque une onde de choc dans l’économie mondiale. Dans le cas de l’Europe, l’impact est amplifié par le manque d’alternatives rapides et la capacité limitée à remplacer les importations de pétrole.
Malheureusement, au cours des 20 à 30 dernières années, l’Union européenne a indirectement choisi d’externaliser une partie de sa sécurité énergétique. Bien qu’il y ait de nombreuses raffineries en Europe, elles ne peuvent pas répondre entièrement à la demande du marché, et beaucoup d’entre elles fonctionnent déjà à pleine capacité. Les différences entre les pays sont importantes, car certaines nations disposent d’une infrastructure solide et exportent même du carburant, tandis que d’autres dépendent fortement des importations ; ce clivage rend difficile une réponse coordonnée en cas de crise. L’histoire fournit suffisamment d’exemples pour tempérer tout optimisme. Rappelons ce qui s’est passé lors de la crise pétrolière des années 1970, où l’on a pu constater la rapidité avec laquelle une tension géopolitique peut se transformer en choc économique mondial. L’embargo imposé à l’époque a entraîné une hausse exponentielle des prix, un rationnement de la consommation et des récessions économiques en chaîne. Plus récemment, les fluctuations du marché de l’énergie dans le cadre du conflit au Moyen-Orient ou de la guerre en Ukraine ont montré que les dépendances énergétiques ne sont pas seulement une question économique, mais aussi stratégique. La principale différence avec le passé réside toutefois dans le niveau d’interconnexion de l’économie actuelle. Alors que les voyages aériens étaient limités dans les années 1970, ils sont aujourd’hui essentiels au fonctionnement quotidien de l’économie mondiale et, par extension, de l’économie européenne. Par conséquent, une crise du kérosène n’aurait pas seulement des effets localisés, mais se répercuterait sur l’ensemble du système économique européen.
Lorsque la pénurie devient systémique et qu’elle a un effet domino sur l’économie
Dans un premier temps, la crise du kérosène se manifeste discrètement, par des retards, des ajustements d’horaires, voire des annulations de vols. Certaines lignes sont temporairement suspendues, comme l’ont fait récemment Lufthansa et KLM, et les opérateurs tentent de protéger leurs marges dans un environnement de plus en plus imprévisible. Les stocks diminuant, les prix du carburant augmentant et l’offre restant incertaine, ces ajustements pourraient devenir permanents. Les petits aéroports, déjà désavantagés sur le plan logistique, en ressentent les premiers effets, recevant le carburant en retard ou en quantité insuffisante. Les compagnies aériennes, confrontées à un manque de prévisibilité, commencent à opérer de manière défensive. Le ravitaillement supplémentaire des avions dans les aéroports de départ (une pratique déjà observée) est devenu la norme, créant un cercle vicieux de consommation accrue, de pression supplémentaire sur les approvisionnements et d’accélération des pénuries. Dans le même temps, les fournisseurs de carburant raccourcissent leurs horizons de planification et refusent d’offrir des garanties à long terme, ce qui rend presque impossible l’établissement de programmes de vols stables. Dans ce climat d’incertitude, la relation entre les compagnies aériennes et les passagers change profondément. Le prix d’un billet d’avion n’est plus un produit fixe mais devient une variable dépendant de l’évolution du marché du carburant. Les surcharges tarifaires, déjà timidement introduites par certaines compagnies aériennes, se généralisent.
À mesure que la crise s’aggrave, ses effets s’étendent rapidement au-delà de l’industrie aéronautique. Le secteur du tourisme est l’un des premiers touchés, car les destinations qui dépendent presque exclusivement du transport aérien (les îles, les régions isolées ou les villes qui n’ont pas d’alternatives ferroviaires rapides) peuvent connaître une baisse spectaculaire du nombre de visiteurs. Les hôtels, les restaurants, les agences de voyage et l’ensemble de l’économie locale en subissent les conséquences. Le transport de fret aérien, vital pour la livraison rapide de marchandises de grande valeur ou sensibles au facteur temps, est également touché. Les industries telles que la pharmacie, l’électronique ou l’automobile, qui dépendent de chaînes logistiques rapides, anticipent les retards éventuels et les coûts supplémentaires ; c’est précisément la raison pour laquelle toute perturbation du transport aérien peut déclencher une cascade de goulets d’étranglement. La main-d’œuvre peut également être touchée, car des millions d’emplois dépendent directement ou indirectement de l’aviation. Du personnel des compagnies aériennes et des aéroports aux employés du tourisme et de la logistique, tout le système est un effet domino, car la réduction de l’activité entraîne inévitablement des licenciements, du chômage et des pressions sociales. De plus, la mobilité professionnelle (un élément essentiel du marché du travail européen) pourrait être limitée, affectant même les secteurs qui ne sont pas directement liés à l’aviation.
Le scénario extrême : une quasi-faillite de l’aviation civile
Si les perturbations persistent (les stocks européens de carburant aviation devraient durer encore six semaines) et que l’approvisionnement en kérosène n’est pas rétabli, l’Union européenne risque d’être confrontée à un scénario extrême, proche de l’effondrement de l’aviation civile. Dans une telle situation, les vols commerciaux seront réduits au minimum et réservés presque exclusivement aux liaisons essentielles, les grandes plateformes fonctionneront à capacité réduite et les aéroports régionaux deviendront temporairement inopérants. Le transport aérien risque de devenir un privilège et non plus la norme. Les prix augmenteront de manière exponentielle et l’accès au transport aérien risque d’être limité par des critères économiques ou stratégiques. Les États membres de l’UE interviendront pour donner la priorité à certaines catégories de vols, et le marché libre sera largement suspendu. Les effets économiques pour les États membres seraient profonds dans ce scénario. Le commerce international pourrait ralentir, le tourisme entrerait dans une crise grave et la confiance dans la stabilité du système économique serait ébranlée. À long terme, une telle crise pourrait accélérer des transformations structurelles majeures, allant de la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement à la refonte de la mobilité en Europe. Dans le même temps, la pression pour diversifier les sources d’énergie et développer des alternatives au kérosène deviendrait immense. Toutefois, ces solutions ne peuvent être mises en œuvre du jour au lendemain, car l’aviation reste, du moins pour l’instant, presque entièrement dépendante des combustibles fossiles.

La crise potentielle du kérosène qui s’annonce en Europe n’est pas seulement un problème d’approvisionnement, mais un signal d’alarme sur la fragilité d’un système que nous tenons pour acquis. Dans un monde où la mobilité est essentielle, la dépendance à l’égard des ressources extérieures devient une vulnérabilité stratégique. Si cette pénurie se matérialise, les conséquences se feront sentir non seulement dans les aéroports, mais aussi dans toute la structure économique et sociale de l’Union européenne. Selon les experts en énergie, la Roumanie pourrait devenir un fournisseur majeur de carburéacteur pour toute l’Europe. Dumitru Chisăliță, directeur de l’Association pour l’énergie intelligente, estime que la Roumanie a la possibilité de devenir une plaque tournante stratégique pour l’approvisionnement en kérosène du sud-est du continent. La pénurie de kérosène dans l’Union européenne, causée principalement par la dépendance à l’égard des importations en provenance du Moyen-Orient – où les États-Unis appliquent actuellement un blocus sur le détroit d’Ormuz – et par des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement, représente un problème majeur pour tous les États membres qui tentent d’ajuster leur production nationale de carburant d’aviation. Selon les représentants de la Smart Energy Association, la Roumanie est considérée comme une source d’approvisionnement régionale potentielle, mais la réalisation de ce potentiel dépend de l’adoption de décisions stratégiques claires et d’une coordination efficace des politiques énergétiques européennes. En ce qui concerne l’orientation de l’industrie du raffinage et le rôle de la Roumanie sur le marché européen, le président de l’organisation, Dumitru Chisăliță, estime que les changements récents offrent une réelle opportunité, mais qu’il y a un risque que celle-ci soit manquée en l’absence d’une vision cohérente. Récemment, Dumitru Chisăliță a fait remarquer que la Roumanie avait précédemment manqué des occasions importantes de jouer un rôle significatif dans le processus décisionnel européen, réduisant ainsi son influence dans le secteur de l’énergie et se limitant au statut d’exportateur de gaz de la mer Noire. Selon lui, la situation actuelle pourrait reproduire le même scénario, étant donné que la pénurie de kérosène au niveau de l’Union européenne crée une nouvelle opportunité stratégique pour la Roumanie. Actuellement, les autorités roumaines analysent la possibilité d’orienter les raffineries principalement vers l’augmentation de la production de diesel pour le marché intérieur, étant donné la nécessité d’assurer la sécurité de l’approvisionnement en carburant dans le secteur agricole. Toutefois, l’expert souligne que le problème de l’Europe n’est pas le manque de pétrole, mais la distribution inefficace du kérosène raffiné. L’analyse des autorités roumaines propose comme alternative de réorienter une partie de la capacité de raffinage vers la production de kérosène pour le marché de l’Union européenne, tout en maintenant et même en augmentant la production de diesel pour la consommation domestique, en fonction des capacités technologiques existantes. Une telle approche pourrait créer un équilibre bénéfique d’un point de vue économique et stratégique. Dans ce cas, l’idée d’un repositionnement plus large de la Roumanie au sein de l’Union européenne prend également forme, en renforçant son rôle dans la sécurité énergétique régionale. Chisăliță souligne que, bien que la Roumanie ne puisse pas résoudre à elle seule le problème des pénuries de kérosène en Europe, elle pourrait devenir un élément clé de la stabilité du sud-est du continent. Toutefois, en l’absence d’actions concrètes, cette opportunité risque d’être perdue une fois de plus, non pas par manque de ressources, mais par manque de volonté politique.