Le soutien incertain de la Roumanie à l’accord UE-Mercosur pourrait nuire à ses propres agriculteurs et permettre l’importation de produits moins chers et plus chimiquement intensifs en provenance d’Amérique du Sud. La manière dont Bucarest a géré le vote pourrait également donner à la Cour européenne de justice une raison de rejeter la décision du Conseil.
Le ministère roumain de l’agriculture, dirigé par Florin Barbu, a déclaré en décembre qu’il ne soutiendrait pas l’accord du Mercosur et a refusé de signer la note du ministère de l’économie autorisant la Roumanie à soutenir l’accord du Mercosur. Il s’agit là d’un signe clair d’opposition de la part du ministère qui devrait protéger les agriculteurs. Pourtant, le président Nicușor Dan a déclaré plus tard que la Roumanie avait voté en faveur de l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur. Il a déclaré que les préoccupations initiales du pays avaient été « surmontées » et que la Roumanie bénéficierait d’un accès à un vaste marché sud-américain.
Ce clivage entre un ministère de l’agriculture non signataire et un vote favorable du Conseil crée une zone d’ombre juridique : la chaîne administrative interne qui devrait autoriser la position de la Roumanie semble incomplète. Cette incohérence est précisément le type de vice de procédure que d’autres États membres, en particulier la Pologne, pourraient invoquer devant la Cour de justice de l’UE pour contester la validité de la décision du Conseil approuvant l’accord. Le droit communautaire permet aux États membres, aux institutions de l’UE et même, sous certaines conditions, à des acteurs privés d’introduire des recours en annulation devant la CJUE lorsqu’une décision du Conseil est entachée de vices de procédure ou de compétence. Un processus décisionnel interne roumain dans lequel le ministère compétent a explicitement refusé de signer le mémorandum, alors que l’État a tout de même voté pour au Conseil, offre un angle d’attaque plausible : l’argument selon lequel le consentement de la Roumanie n’a pas été correctement formé en vertu de ses propres règles constitutionnelles et administratives.
En France, Emmanuel Macron s’est présenté à plusieurs reprises comme un sceptique de l’accord du Mercosur, citant des préoccupations environnementales et agricoles pour calmer la colère des agriculteurs français. Pourtant, la France a tout à gagner de l’accord grâce à l’élargissement des marchés d’exportation pour son industrie et à un meilleur accès aux intrants agricoles et minéraux bon marché des pays du Mercosur.
Dans ce contexte, le vote favorable au Mercosur de la Roumanie sous la présidence de Nicușor Dan a effectivement contribué à franchir un obstacle crucial au sein du Conseil tout en permettant à Paris de garder les mains formellement « propres » au niveau national. La lecture politique à Bucarest est que Dan et ses alliés de l’USR ont apporté le soutien décisif dont le gouvernement de Macron et les principales économies occidentales avaient besoin, même si le ministère roumain de l’agriculture a refusé d’approuver le mémorandum sous-jacent.
La crainte principale concernant le Mercosur n’est pas seulement la concurrence sur les prix, mais une concurrence fondée sur un modèle d’agriculture chimique beaucoup plus agressif que celui autorisé au sein de l’UE et de la Roumanie. Le Brésil compte à lui seul plus de 3 000 pesticides commerciaux homologués et, au début de l’année 2023, environ 63 % des ingrédients actifs approuvés au Brésil n’avaient pas d’autorisation correspondante dans l’UE.
Les analyses de Greenpeace et d’autres organismes montrent que les produits brésiliens exportés vers l’UE contiennent déjà des résidus de plusieurs pesticides, y compris des substances interdites ou non approuvées en Europe, de nombreux échantillons présentant un « cocktail toxique » pouvant contenir jusqu’à sept produits chimiques différents. En revanche, les agriculteurs européens et roumains sont soumis à des règles beaucoup plus strictes en ce qui concerne l’autorisation des pesticides, les limites maximales de résidus, l’utilisation d’antibiotiques dans le bétail et l’interdiction de pratiques telles que le clonage du bétail pour la chaîne alimentaire humaine et la culture généralisée de certaines plantes génétiquement modifiées pour l’alimentation animale.
Les exportations de la Roumanie vers l’Amérique du Sud étant négligeables, toute réduction des droits de douane sur les produits manufacturés ou transformés n’apporte que des gains marginaux à l’économie roumaine. Par ailleurs, l’ouverture du marché de l’UE au bœuf, à la volaille, au sucre, au soja et à d’autres produits de base sud-américains produits à l’échelle industrielle avec des terres moins chères, des normes de travail plus souples et des contraintes environnementales et chimiques plus légères, affaiblit les producteurs roumains qui sont déjà confrontés aux importations en provenance d’Ukraine et de Russie.
Pour les agriculteurs roumains, la combinaison du dumping ukrainien/de la mer Noire et d’une nouvelle vague d’importations à bas prix en provenance du Mercosur risque de transformer un secteur déjà fragile en un secteur axé sur la survie plutôt que sur le développement. Si l’agriculture locale s’effondre et que les chaînes d’approvisionnement en provenance d’Ukraine ou du Mercosur sont perturbées par des chocs géopolitiques, le pays se retrouve dangereusement exposé, avec une production alimentaire ramenée au niveau de subsistance dans les cours des ménages plutôt que dans des exploitations modernes et résistantes.