A la veille des premières réunions formelles, l’Union européenne s’interroge sur l’efficacité et l’opportunité de collaborer avec le Conseil de la Paix. Cet organisme est né d’une initiative promue par Donald Trump avec l’objectif affiché de superviser le cessez-le-feu dans la bande de Gaza et, par la suite, d’étendre son action à la résolution des conflits mondiaux. Annoncé en septembre 2025 comme un instrument international destiné à soutenir les différentes phases des négociations sur Gaza et la reconstruction ultérieure, le projet a reçu une approbation formelle en novembre par le biais d’une résolution des Nations unies, qui a reconnu son rôle en tant que principal vecteur du processus diplomatique lié à la crise. Il a été officiellement créé au mois de janvier suivant, lors du sommet du Forum économique mondial de Davos, en présence du président de la Maison Blanche, qui a considérablement élargi son mandat, en en faisant un organisme international dirigé par les États-Unis et destiné à promouvoir la paix à l’échelle mondiale.
COMPOSITION ET MÉCANISMES DE PRISE DE DÉCISION
Le Conseil de paix a une structure nettement pyramidale. Au sommet se trouve Trump lui-même, qui, conformément au statut, occupe la présidence du Conseil. Son remplacement n’est possible qu’en cas de démission volontaire ou d’incapacité certifiée par un vote unanime du Conseil exécutif, ce qui permet d’établir une position de leadership fortement consolidée. Les membres ordinaires sont nommés sur invitation directe du promoteur et ont un mandat de trois ans maximum, à l’exception de ceux qui contribuent pour plus d’un milliard de dollars, qui se voient garantir un siège permanent. À ce jour, seuls les États-Unis et les Émirats arabes unis ont formalisé cet engagement. Le fonctionnement du Conseil est organisé autour d’un comité exécutif central, composé de personnalités politiques et diplomatiques étroitement liées au président américain. Il s’agit notamment de Jared Kushner, Marco Rubio, Steve Witkoff et Tony Blair, ce dernier étant l’envoyé du Quartet au Moyen-Orient. Un rôle de liaison a été confié au diplomate bulgare Nickolay Mladenov, ancien coordinateur des Nations unies pour le processus de paix, qui est chargé d’assurer la liaison entre le comité exécutif et un comité plus large consacré à Gaza et un comité national palestinien pour l’administration de la bande. Ce dernier organe est dirigé par Ali Shaat, ancien ministre de l’Autorité palestinienne basé à Ramallah, et comprend des fonctionnaires palestiniens. Outre le comité exécutif, il existe un sous-comité général investi des pouvoirs nécessaires à la mise en œuvre de la mission de maintien de la paix, ainsi qu’un troisième organe chargé de confier l’administration quotidienne à un groupe d’experts palestiniens. Un élément central de l’architecture décisionnelle est le droit de veto de Trump sur toutes les décisions pertinentes, y compris la création, la modification ou la dissolution des organes subordonnés. Cette prérogative accentue le caractère hautement personnalisé du Conseil, ce qui soulève des questions quant à l’équilibre interne des pouvoirs et à sa compatibilité avec les modèles multilatéraux traditionnels.
ADHÉSIONS INTERNATIONALES ET FORCE MULTINATIONALE
Plus de vingt pays ont déclaré leur intention de rejoindre le conseil des gouverneurs, dont l’Albanie, l’Arabie saoudite, l’Argentine, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Bahreïn, le Belarus, la Bulgarie, l’Égypte, la Hongrie, l’Indonésie, Israël, la Jordanie, le Kazakhstan, le Kosovo, la Mongolie, le Maroc, le Pakistan, le Paraguay, le Qatar, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Ouzbékistan et le Viêt Nam. La Chine et la Russie ont confirmé avoir reçu une invitation, mais n’ont pas précisé leur position finale. L’Italie, la Roumanie, la Grèce et Chypre ont le statut d’observateur. Sur le plan opérationnel, le Conseil envisage le déploiement d’une force multinationale chargée de stabiliser les zones les plus critiques de la bande de Gaza, qui sont le théâtre d’affrontements quotidiens. La mission inclurait le désarmement du Hamas, un objectif qui reste toutefois controversé tant au niveau de sa mise en œuvre que de ses implications politiques et sécuritaires.
L’UNION EUROPEENNE ENTRE IMPLICATION ET DISSIDENCE
Dans ce contexte, le rôle de l’Union européenne apparaît comme particulièrement délicat et complexe. La décision de la Commission européenne d’envoyer Dubravka Šuica, commissaire à la Méditerranée, à la première réunion formelle du Conseil à Washington a suscité de vives réactions de la part de plusieurs Etats membres. Lors d’une réunion des ambassadeurs de l’UE le 18 février, plusieurs capitales se sont indignées de l’absence de consultation préalable et de la signification politique de la participation d’un représentant de haut niveau, alors que l’Union, en tant que telle, n’est pas membre du Conseil. La France, la Belgique, l’Espagne, l’Irlande, la Slovénie et le Portugal ont soulevé des objections tant sur le plan institutionnel que politique, tandis que l’Allemagne a exprimé des réserves plus prudentes. Les critiques ont souligné que la présence de M. Šuica, en tant que personnalité politique, confère une légitimité substantielle à un organe dont la gouvernance et la compatibilité avec la Charte des Nations unies ont fait l’objet de doutes répétés de la part de la Commission elle-même. L’Union européenne se trouve donc dans une position ambivalente. D’une part, Bruxelles a exprimé des inquiétudes quant à l’étendue du mandat, à la structure de gouvernance et à la conformité du Conseil avec les principes multilatéraux inscrits dans la Charte des Nations unies, dont les vingt-sept États membres sont signataires. D’autre part, l’UE, en tant que premier donateur d’aide humanitaire aux territoires palestiniens, avec une contribution totale de 1,65 milliard d’euros depuis le début de la guerre entre Israël et le Hamas le 7 octobre 2023, n’a pas l’intention d’être marginalisée dans le processus de prise de décision concernant l’avenir de Gaza.
DIVISIONS INTERNES ET PERSPECTIVES DIPLOMATIQUES
Les divergences entre les États membres reflètent des orientations stratégiques différentes à l’égard de l’initiative américaine. La Hongrie et la Bulgarie ont fait part de leur intention de rejoindre de manière permanente le conseil d’administration, tandis que d’autres capitales ont exprimé leur souhait de participer en tant qu’observateurs. Le débat se poursuivra lors du Conseil des affaires étrangères à Bruxelles, avec la participation de Mladenov, nommé haut représentant pour Gaza par Trump et chargé de coordonner le conseil d’administration avec le Comité palestinien. Dans ce contexte, l’Union européenne et ses États membres sont confrontés à un choix stratégique crucial : maintenir une distance critique prudente, conforme au multilatéralisme traditionnel, ou chercher à s’impliquer activement pour influencer de l’intérieur l’évolution d’une organisation qui vise à redéfinir l’équilibre de la gouvernance internationale de la paix.