Wes Streeting brise un tabou politique vieux de dix ans en qualifiant le Brexit d' »erreur catastrophique », rouvrant ainsi l’un des débats les plus explosifs de l’histoire britannique moderne.
Pendant près de dix ans, la politique britannique a vécu selon une règle tacite : ne jamais rouvrir le débat sur le Brexit. Peu importe que les politiciens regrettent en privé le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, peu d’entre eux ont osé contester ouvertement le résultat du référendum de 2016 qui a changé le cours de l’histoire britannique. Ce silence est peut-être en train de prendre fin.
Le tremblement de terre politique est arrivé par l’intermédiaire de Wes Streeting, le ministre de la santé sortant, qui a lancé un défi sans précédent au sein du parti travailliste en déclarant que le Brexit était « une erreur catastrophique » et en suggérant ouvertement que la Grande-Bretagne devrait un jour réintégrer l’Union européenne. Plus important encore, M. Streeting a affirmé que le parti travailliste lui-même devrait faire campagne lors des prochaines élections générales sur un programme visant à ramener le pays au sein de l’UE.
Cette déclaration a fait l’effet d’une bombe au sein de la classe politique britannique, car elle brise l’un des tabous les plus forts de Westminster. Depuis le référendum du 23 juin 2016, les conservateurs et les travaillistes ont largement évité de proposer un renversement direct du Brexit, craignant une réaction brutale des électeurs qui considéraient le résultat du référendum comme un verdict démocratique qui devait être respecté, quelles qu’en soient les conséquences économiques.
L’intervention de M. Streeting représente donc bien plus qu’une proposition politique. Il s’agit également d’une manœuvre politique tactique visant directement Andy Burnham, le maire de Manchester et actuel favori pour succéder au Premier ministre Keir Starmer à la tête du parti travailliste.
M. Burnham est confronté à une épreuve politique immédiate avant qu’une course à la direction du parti ne puisse officiellement commencer. Comme il n’est pas encore député, il doit d’abord remporter une élection partielle à Makerfield, près de Manchester, prévue pour le 18 juin. Le problème pour M. Burnham est que Makerfield a voté massivement en faveur du Brexit en 2016, avec environ 65 % de partisans du Leave. Rouvrir la question européenne dans une telle circonscription risque de devenir politiquement toxique.
Streeting le sait parfaitement. En forçant le Brexit à revenir dans la conversation nationale, il place Burnham dans une position extrêmement délicate : soit il se distancie du sentiment pro-européen au sein du parti travailliste, soit il s’aliène les électeurs de la circonscription qu’il doit gagner pour pouvoir prétendre au poste de premier ministre.
M. Burnham s’est efforcé de rester prudent. Tout en réitérant ses précédents commentaires selon lesquels la Grande-Bretagne pourrait retourner dans l’UE « de son vivant », il a souligné qu’il n’avait pas l’intention de faire campagne sur cette question et qu’il préférait se concentrer sur des préoccupations pratiques telles que les services publics, le coût de la vie et le développement économique local. Sa réponse met en lumière le dilemme plus large auquel sont confrontés les travaillistes : comment reconstruire des liens économiques plus étroits avec l’Europe sans donner l’impression d’annuler complètement le Brexit.
Le pari de Streeting n’est pas irrationnel. Les membres du parti travailliste restent massivement pro-européens. Selon des estimations internes, environ 87 % des militants du parti sont favorables à un retour dans l’Union européenne. Toute future course à la direction du parti se déroulerait donc au sein d’un électorat bien plus europhile que la population britannique dans son ensemble.
Pourtant, le chemin de M. Streeting reste semé d’embûches. Pour lancer officiellement un défi contre Starmer, il lui faudrait le soutien de 81 députés travaillistes, soit 20 % du parti parlementaire. Jusqu’à présent, peu d’éléments indiquent qu’il a obtenu suffisamment de soutien pour déclencher un concours interne.
La réaction du gouvernement a été rapide et nerveuse. Des ministres de premier plan ont accusé M. Streeting de rouvrir de vieilles divisions au mauvais moment. La ministre de la culture, Lisa Nandy, a critiqué l’accent soudain mis sur l’Europe, arguant qu’un retour à l’UE risquait d’envoyer aux électeurs le message que la Grande-Bretagne souhaitait simplement « revenir à 2015 » plutôt que de se construire un nouvel avenir en dehors de l’Union.
Ses remarques reflètent une anxiété croissante au sein des cercles dirigeants du parti travailliste. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de M. Starmer a poursuivi une stratégie de rapprochement progressif avec l’Europe – en améliorant la coopération commerciale, la coordination réglementaire et les liens diplomatiques – tout en évitant soigneusement de suggérer une annulation pure et simple du Brexit. Les commentaires de M. Streeting menacent cet équilibre.
Le plus grand bénéficiaire politique pourrait en fin de compte être Nigel Farage. Le vétéran du populisme s’est déjà positionné pour dénoncer toute discussion sur une réintégration dans l’UE comme une trahison du résultat du référendum. M. Farage devrait placer cette question au cœur de la campagne électorale partielle de M. Burnham, dans l’espoir de mobiliser les électeurs pro-Brexit contre le parti travailliste.
Au-delà des batailles politiques internes à la Grande-Bretagne, la perspective de réintégrer l’Union européenne reste très incertaine. Bien que les sondages d’opinion montrent aujourd’hui que plus de la moitié des électeurs britanniques regrettent le Brexit ou sont favorables à des liens plus étroits avec l’Europe, leur soutien s’affaiblit souvent lorsqu’ils sont confrontés aux conditions probables que Bruxelles imposerait pour leur réintégration.
Ces conditions pourraient inclure le rétablissement de la liberté de circulation, l’augmentation des contributions britanniques au budget de l’UE et, éventuellement, l’engagement à long terme de mesures d’intégration plus poussées, inacceptables pour de nombreux électeurs britanniques. Le coût politique de telles concessions resterait probablement énorme.
Pendant ce temps, la pression sur M. Starmer lui-même continue de s’intensifier. Des rapports suggèrent que le premier ministre a passé le week-end isolé à Chequers, la résidence traditionnelle des premiers ministres britanniques, à réfléchir à son avenir politique. Les spéculations vont bon train sur le fait qu’il pourrait bientôt annoncer un calendrier pour se retirer afin d’éviter une défaite interne humiliante si une contestation formelle de son leadership devait voir le jour.
Si cela se produit, le Brexit – la question que la Grande-Bretagne a le plus essayé d’enterrer – pourrait redevenir la ligne de fracture déterminante de la politique britannique.