Pendant longtemps, la sécurité européenne a été discutée presque exclusivement en termes militaires : effectifs, dépenses de défense et engagements envers l’OTAN. Aujourd’hui, ce cadre n’est plus suffisant. Les vulnérabilités les plus graves auxquelles l’Union européenne est confrontée ne se situent pas à ses frontières, mais à l’intérieur de ses chaînes d’approvisionnement, de ses écosystèmes industriels et de ses dépendances technologiques.
Les terres rares, les semi-conducteurs et l’intelligence artificielle ne sont plus des secteurs économiques neutres, mais des actifs stratégiques. Les dossiers qui s’accumulent à Bruxelles racontent une histoire cohérente : L’Europe découvre – tardivement et souvent en mode crise – que la résilience ne s’improvise pas. Il s’agit d’un test de résistance structurel qui révèle comment la fragmentation du processus décisionnel et l’inertie réglementaire érodent la capacité d’action de l’Europe dans un monde où les dépendances économiques sont de plus en plus utilisées comme des armes.
Matières premières essentielles : La ligne de front cachée
Le débat sur les terres rares constitue le point d’entrée le plus clair dans cette crise. Ces 17 éléments sont essentiels pour tout, des smartphones aux aimants permanents des éoliennes, en passant par les systèmes de guidage des munitions de précision. Pourtant, l’Europe reste précairement dépendante, puisqu’elle importe 95 % de ses terres rares. La Chine domine actuellement le paysage, contrôlant 70 % de l’extraction mondiale et jusqu’à 90 % de la capacité de traitement.
La réponse de l’UE, le loi sur les matières premières critiques (CRMA)fixe des objectifs ambitieux pour 2030 : 10 % d’extraction interne, 40 % de transformation domestique et 25 % de recyclage. Cependant, la réalité est en retard sur la théorie. Le projetPer Geijer en Suède, le plus grand gisement de terres rares connu en Europe, en est un bon exemple. Malgré son statut de « projet stratégique », il est confronté à un marathon juridique impliquant des codes environnementaux stricts et des protections de la biodiversité qui menacent de retarder la production pendant des années. Sans un accès sécurisé à ces intrants, aucune politique industrielle ou de défense ne peut être réellement crédible.
Semi-conducteurs : La souveraineté découverte trop tard
Si les matières premières révèlent des faiblesses en amont, les semi-conducteurs révèlent une fragilité en aval. L’Europe possède des actifs critiques mais les gouverne de manière défensive. ASMLleader mondial de la lithographie, offre un rare point d’appui, mais ses dirigeants préviennent qu’une « souveraineté technologique » totale n’est pas réaliste compte tenu de l’intégration profonde de l’écosystème mondial.
La Nexperia illustre encore mieux la pression géopolitique. Fin 2025, le gouvernement néerlandais a été contraint d’intervenir, en utilisant des pouvoirs d’urgence pour nommer des gestionnaires publics et suspendre le PDG de l’entreprise contrôlée par les Chinois, afin d’empêcher le « vidage » de l’expertise européenne. Cette mesure, déclenchée par la pression des États-Unis et la crainte d’un transfert de technologie vers la Chine, a entraîné des mesures de rétorsion immédiates de la part de Pékin en matière de contrôle des exportations. La leçon est claire : le Loi sur les puces de l’UE vise à doubler la part de marché de l’Europe pour la porter à 20 % d’ici à 2030, mais elle ne dispose pas d’outils solides pour protéger les actifs existants d’un « drainage » interne ou d’une militarisation externe.
Intelligence artificielle : Régulation sans pouvoir
Le déséquilibre entre les ambitions et les capacités est particulièrement visible dans le domaine de l’IA. Alors que l’UE est à la pointe de l’éthique avec la loi sur l loi sur l’IAelle est en train de perdre la course mondiale sur presque tous les autres critères. Les chiffres sont frappants : les États-Unis ont produit 40 modèles fondamentaux et la Chine 15 ; l’ensemble de l’Europe n’en a produit que trois.
Le « fossé de l’innovation » est alimenté par une énorme disparité de financement. Les investissements privés américains dans l’IA ont atteint 400 milliards de dollars au cours de la dernière décennie, contre seulement 50 milliards de dollars dans l’UE. En outre, l’Europe souffre d’une fuite systémique des talents : trois doctorants européens sur quatre formés aux États-Unis y restent pendant au moins cinq ans. Comme le notent les dirigeants de startups, l’Europe a passé trop de temps à se concentrer sur la réglementation au lieu de devenir l’endroit le plus compétitif de la planète. Sans contrôle sur le matériel et l’infrastructure cloud à grande échelle – dont 65 % sont contrôlés par trois entreprises américaines – l’Europe risque de devenir un faiseur de règles dans un monde qui ne lui appartient pas.
Le paradoxe réglementaire : quand les objectifs stratégiques s’entrechoquent
Le « paradoxe du Green Deal » complique encore le paysage. L’Europe définit des secteurs comme « stratégiques » pour ses objectifs climatiques et numériques, mais les soumet à des cadres réglementaires qui en bloquent activement l’exécution. En Suède, la poussée des minéraux « verts » est ralentie par les lois environnementales mêmes conçues pour protéger le continent.
Il s’agit d’un manque de cohérence. L’autonomie stratégique ne peut survivre dans un système de gouvernance qui traite les matières premières, l’IA et l’énergie comme des silos distincts. Alors que des concurrents comme la Chine intègrent la planification étatique et l’investissement à long terme, l’UE reste fragmentée en 27 marchés nationaux, ce qui oblige ses startups à croissance rapide à s’enregistrer dans des endroits comme le Delaware simplement pour avoir accès aux capitaux.
La résilience exige le contrôle
L’Union européenne se trouve à la croisée des chemins. La sécurité a largement dépassé le domaine militaire pour s’étendre au tissu même de la production industrielle. La résilience ne se construit pas uniquement par des déclarations ou des annonces de financement ; elle exige le contrôle des actifs critiques et la capacité d’agir de manière décisive sous la pression.
Les faits convergent vers une seule conclusion : L’Europe ne manque pas de talent ou de conscience, mais d’une approche intégrée du pouvoir. Tant que le fossé entre l’ambition réglementaire et la réalité industrielle ne sera pas comblé, chaque nouvelle perturbation de la chaîne d’approvisionnement n’arrivera pas comme une surprise, mais comme la confirmation d’une fenêtre d’opportunité qui se referme.