Pendant des décennies, la politique énergétique de l’Europe a été façonnée moins par le réalisme stratégique que par un réflexe idéologique. Cela n’a jamais été aussi évident que dans sa longue et souvent irrationnelle aversion pour l’énergie nucléaire. Pourtant, l’histoire a le don d’exposer les illusions confortables. Alors que l’instabilité au Moyen-Orient, avec le blocus du détroit d’Ormuz par l’Iran – et le blocus américain du blocus iranien, comme l ‘a douloureusement expliqué récemment le secrétaire américain à la guerre, Pete Hegseth – plonge à nouveau les marchés des combustibles fossiles dans la tourmente, l’Europe pourrait finalement être contrainte d’affronter une vérité douloureuse : sa position antinucléaire n’était pas un écologisme prudent, mais une automutilation stratégique. Un suicide, en fait.
Une grave perturbation des flux de pétrole et de gaz du Golfe se répercute immédiatement sur les marchés mondiaux de l’énergie. L’Europe, toujours fortement dépendante des importations d’hydrocarbures malgré des années de rhétorique verte, est déjà confrontée à une flambée des prix, à des tensions industrielles et à une vulnérabilité renouvelée aux chocs extérieurs, comme cela s’est également produit sous Covid-19. Dans un tel scénario, de nombreux Européens commencent à se rendre compte que les récits longtemps déployés contre l’énergie nucléaire – danger apocalyptique, déchets insolubles et catastrophe inévitable – étaient moins fondés sur la réalité que sur une hallucination politique collective. Le consensus antinucléaire pourrait être perçu pour ce qu’il est de plus en plus : non pas une sagesse, mais un mauvais rêve ; en fait, un cauchemar dont l’Europe doit se réveiller de toute urgence.
Le moment ne pourrait être mieux choisi pour une telle réévaluation. D’un bout à l’autre du continent, le vent politique est déjà en train de tourner. De manière très symbolique, la Belgique, qui était autrefois l’un des États européens les plus engagés dans la sortie du nucléaire, a radicalement changé de cap. Dans une décision historique annoncée cette semaine, le gouvernement belge a décidé d’acquérir les actifs nucléaires du pays auprès d’Engie et de suspendre les plans de démantèlement, en citant explicitement la sécurité énergétique, l’accessibilité financière et la réduction de la dépendance à l’égard des combustibles fossiles comme motivations. La volte-face de la Belgique n’est pas seulement technique, elle est emblématique d’une remise en question plus large de l’Europe.
Ailleurs, la relance du nucléaire est déjà en cours. La France reste déterminée à développer son parc de réacteurs. La Pologne poursuit son premier programme nucléaire commercial. La République tchèque et la Roumanie augmentent leur capacité. Même des pays historiquement sceptiques comme les Pays-Bas et la Suède ont rouvert le débat.
Plus important encore peut-être, la Hongrie a continué à miser sur l’énergie nucléaire en construisant Paks II, l’extension de sa centrale nucléaire phare en collaboration avec la société nucléaire d’État russe Rosatom. La construction est officiellement entrée dans sa phase principale au début de l’année 2026, avec la première coulée de béton pour l’unité 5. Quoi que l’on pense des complications géopolitiques liées à l’implication de la Russie, la logique stratégique qui sous-tend la décision de Budapest est difficile à nier : dans un monde instable, les États qui peuvent produire de l’électricité de base stable au niveau national possèdent un avantage structurel par rapport à ceux qui dépendent des importations d’hydrocarbures.
En effet, Paks II illustre à la fois la promesse et le paradoxe du moment nucléaire de l’Europe. La Hongrie a bien compris que la souveraineté énergétique passe par une production nationale répartissable. Pourtant, comme une grande partie de l’Europe occidentale a passé des années à démanteler sa propre industrie nucléaire, Budapest n’a eu d’autre choix que de se tourner vers des fournisseurs extérieurs, y compris des rivaux géopolitiques, pour s’assurer cette capacité. Le dogme antinucléaire de l’Europe n’a donc pas réduit la dépendance ; il l’a simplement déplacée et, dans certains cas, aggravée.
Les arguments stratégiques en faveur de l’énergie nucléaire sont de plus en plus convaincants. Contrairement à l’éolien et au solaire, le nucléaire assure une production de base continue, quelles que soient les conditions météorologiques. Contrairement au gaz, il n’expose pas les États à l’influence géopolitique des exportateurs. Contrairement au charbon, il ne compromet pas les objectifs de décarbonisation. Et contrairement aux caricatures propagées par les activistes pendant des décennies, les réacteurs modernes de génération III+ ne ressemblent guère aux technologies obsolètes associées aux accidents du XXe siècle.
Ce que l’Europe redécouvre lentement, les générations précédentes l’ont compris instinctivement : la puissance civilisationnelle repose sur une énergie sûre, abondante et contrôlable. Les États-Unis le savent, la Chine le sait, la Russie le sait, et l’Europe doit apprendre qu’il s’agit d’une réalité incontournable.
Pendant trop longtemps, les élites européennes ont tenté de remplacer le réalisme industriel par des postures morales, imaginant que les énergies renouvelables intermittentes, le GNL importé et les vœux pieux pouvaient ensemble soutenir les économies avancées. La guerre en Ukraine a brisé une partie de cette illusion. Une perturbation majeure des combustibles fossiles iraniens pourrait faire voler en éclats le reste.
Alors que les actions de Téhéran – et l’instabilité plus générale dans le Golfe – exposent une fois de plus la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales en hydrocarbures, l’Europe doit enfin conclure que la politique énergétique ne peut pas être confiée à l’idéologie.
L’ère antinucléaire de l’Europe s’est construite sur la peur. Son renouveau nucléaire sera fondé sur la nécessité. Et l’histoire suggère que la nécessité est la force la plus puissante. Après tout, on parle aussi d’instinct de survie.