Téhéran, Tel Aviv, Washington : trois capitales qui, depuis le samedi 28 février 2026, vivent au rythme des sirènes, des communiqués militaires et de l’évaluation des dégâts. La guerre entre l’Iran et les Etats-Unis, avec Israël pleinement impliqué, n’est plus une hypothèse de think tank : c’est une réalité opérationnelle, les raids se succédant et les frappes de représailles sondant de nouvelles fissures le long de l’arc qui va du Golfe à la Méditerranée orientale.
Ce conflit aux racines profondes, alimenté par l’engrenage du dossier nucléaire, l’échec de la dissuasion, les sanctions et la « guerre de l’ombre », a produit en quelques jours deux faits politiques susceptibles de remodeler la région : le début de l’offensive conjointe américano-israélienne (que Washington appelle Opération Epic Fury) et, surtout, la mort du guide suprême Ali Khamenei, qui représente pour Téhéran à la fois une décapitation symbolique et un traumatisme institutionnel.
Les étapes qui ont conduit à une confrontation ouverte
Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut lire ce qui s’est passé avant. Ce conflit n’est pas né en 48 heures : il est le résultat d’années d’escalade gérée qui n’est plus gérée. D’un côté, les Etats-Unis et Israël ont progressivement élevé le niveau d’alerte sur le programme iranien et sur le réseau de milices et de proxys considéré comme le « bras armé » de Téhéran ; de l’autre, l’Iran a affirmé son droit à l’autodéfense, interprétant les sanctions et les opérations secrètes comme une guerre non déclarée. Ces derniers mois, la diplomatie a ressemblé à un jeu : réunions, médiations, déclarations de principe. Mais le résultat a été un durcissement mutuel. Le tournant s’est produit lorsque Washington et Jérusalem ont décidé que la fenêtre de dissuasion se refermait et que le seul moyen de la rouvrir était une opération massive, rapide, spectaculaire, « exemplaire ». C’est ainsi que, le 28 février, les premières frappes ont commencé.
Du 28 février à aujourd’hui : chronique d’une guerre qui s’élargit
La nuit du 28 février a inauguré un cycle qui se poursuit encore aujourd’hui : vagues de raids, réponse iranienne, nouvelles vagues. Les sources internationales décrivent des frappes multiples sur des cibles militaires et infrastructurelles, dans un schéma alternant des opérations de haute précision avec des attaques de saturation utilisant des drones et des missiles. La dimension « militaire » n’est qu’une partie de l’histoire. L’autre dimension, plus profonde, est politique : l’offensive a été immédiatement interprétée – et en partie revendiquée – comme une action visant non seulement à dégrader les capacités de guerre, mais aussi à pousser l’Iran vers un changement de pouvoir. C’est là que la guerre fusionne avec le message de Trump : un message au régime et, surtout, un message direct au peuple iranien.
Les mots de Trump : « opération militaire » et appel à la révolte
Dans la vidéo annonçant le début des « opérations de combat majeures », Donald Trump articule le récit autour de deux axes.
La voie stratégique : l’opération est présentée comme nécessaire pour empêcher l’Iran de consolider des capacités jugées inacceptables par Washington (nucléaire et missiles), et comme une réponse à une menace qui, selon le récit américain, ne pourrait plus être contenue par la seule diplomatie.
La voie politique : Trump parle de l’Iran non seulement comme d’un « ennemi extérieur », mais aussi comme d’une société qui, selon lui, peut et doit renverser le pouvoir religieux. C’est la partie la plus controversée du discours, car elle fait passer l’objectif implicite de la dissuasion et de la sécurité au changement de régime.
Dans les grandes lignes, Trump exhorte les Iraniens à saisir le moment : la structure du pouvoir a été frappée, le leadership vacille, ce serait le moment d’un tournant interne. Mais une phrase est devenue le pivot du message et doit être citée mot pour mot, car elle définit la ligne politique américaine pour la suite : « Le moment est venu de prendre le contrôle de votre destin et de libérer l’avenir prospère et glorieux qui est à portée de main.
La mort de Khamenei : un cratère au cœur de la République islamique
Si l’attaque du 28 février est le tournant militaire, la mort d’Ali Khamenei est le tournant historique. Les reconstitutions convergent : le Guide suprême a été tué au début de la campagne de frappes. Pour Téhéran, il s’agit d’un coup d’une ampleur presque « constitutionnelle » : la République islamique est un système doté d’institutions, certes, mais aussi d’une direction qui, dans la pratique, représente la continuité, la légitimation et la discipline à l’égard des appareils.
Cela ne signifie pas automatiquement un effondrement. Cela signifie un vide. Et un vide, dans un régime sécurisé, est comblé par les appareils les plus puissants. C’est là qu’interviennent les Pasdaran (CGRI), la structure centrale de la projection interne et externe du pouvoir du régime : il ne s’agit pas d’une simple « garde », mais d’une colonne vertébrale politico-militaire, dotée de réseaux économiques, de services de renseignement, d’un contrôle territorial et, surtout, d’un système d’armes.
Un Iran divisé en trois : célébration à l’étranger, silence à l’intérieur, deuil militant
La réaction à la mort de Khamenei a mis en scène trois Irans différents.
L’Iran d’abord : la diaspora et l’opposition extérieure. À l’étranger, dans les communautés iraniennes d’Europe et d’Amérique, certains ont célébré l’événement. Pour beaucoup, Khamenei est le symbole de décennies de répression et d’un pouvoir théocratique perçu comme illégitime. Les images de toasts et de drapeaux d’avant la révolution, amplifiées sur les médias sociaux, expriment un désir : que ce soit le début de la fin.
Deuxièmement, l’Iran : le pays qui se tait. À l’intérieur de l’Iran, la situation est plus opaque. Le silence n’est pas un consentement : c’est la peur. Peur des représailles, peur d’être identifié, peur que chaque mot devienne une preuve. Dans une guerre en cours – et avec des appareils en alerte – la prudence peut devenir la seule forme de survie.
Troisièmement, l’Iran : la rue du régime. Elle existe, et elle est visible. Il y a eu des manifestations de deuil et de colère, des mobilisations pro-régime, du désespoir face à la mort du Guide, des appels à la vengeance. Une partie du pays, militante, idéologique, souvent intégrée dans des réseaux religieux et sécuritaires, réagit comme le ferait un système assiégé : en resserrant les rangs et en exigeant de la fermeté.
Cette tripartition est la clé de lecture de la phase qui s’ouvre : L’Iran n’est pas un bloc uniforme. C’est une mosaïque où une majorité peut être hostile au régime, mais où une minorité armée peut encore imposer sa ligne.
Le fait politique que personne ne peut esquiver : la majorité est contre le régime, mais le pouvoir est armé
Dire que « de nombreux Iraniens sont contre le régime des ayatollahs » n’est pas un saut : c’est une évidence accumulée au fil des années de manifestations et de répression. Mais transformer cette évidence en conclusion (« donc le régime tombe immédiatement ») est le saut logique que Trump encourage politiquement, alors que la réalité sur le terrain le rend improbable.
Parce que la République islamique ne survit pas uniquement grâce au consentement : elle survit grâce à la coercition organisée. Les pasdarans ne sont pas une structure décorative ; ils sont l’axe autour duquel gravitent la sécurité intérieure, le contrôle social, la gestion de la dissidence et la réponse aux crises. Et ils sont armés. Imaginer un changement de régime immédiat, sans facteurs supplémentaires – défections massives, fractures décisives au sein des appareils, ou implication extérieure beaucoup plus lourde – est extrêmement compliqué.
En d’autres termes, l’appel à la révolte peut être un slogan efficace, mais il ne suffit pas à démanteler un appareil doté d’armes, de chaînes de commandement et d’une culture de survie.
Le front se déplace vers la Méditerranée : le drone sur la base britannique de Chypre
Le signal le plus direct pour l’Europe – et pas seulement pour Londres – vient de Chypre. Dans la nuit du 1er au 2 mars, un drone a frappé la base de la RAF à Akrotiri, causant des dégâts limités et ne faisant aucune victime, selon les premières reconstitutions. Les sources et les analyses indiquent qu’il s’agit d’un appareil de type Shahed et que le Hezbollah est un canal opérationnel possible, c’est-à-dire un mandataire iranien.
Il ne s’agit pas seulement de dégâts matériels. Il s’agit de géographie : pour la première fois dans cette crise, un élément du dispositif occidental en Méditerranée orientale a été touché. Et la réaction britannique – évaluation de nouveaux moyens navals et renforcement de la protection anti-drones – laisse penser qu’il ne s’agit pas d’un incident isolé, mais d’une menace qui peut se répéter.
« Aujourd’hui » n’est pas un épilogue : c’est toujours l’escalade totale.
Au 3 mars 2026, les opérations se poursuivent. Les sources décrivent un conflit qui pourrait durer des semaines et qui risque de générer des représailles au-delà du théâtre traditionnel, notamment dans le cyberespace et par le biais de réseaux de procuration.
Et c’est là que la mort de Khamenei devient une double mèche : à l’intérieur de l’Iran, elle peut entraîner des luttes de succession ; à l’extérieur, elle peut accélérer la vengeance. Une évaluation américaine mentionne le risque de nouvelles actions iraniennes et d’actions de la part de ses alliés, l’attention de la sécurité intérieure étant également orientée vers d’éventuelles activités dans le domaine numérique.
Où est l’Europe ? Et surtout : que veut-elle être ?
À ce stade, la question n’est pas un exercice rhétorique : il s’agit d’un constat géopolitique. Que fait-elle concrètement pour avoir un impact ? Quel rôle veut-elle jouer dans un conflit qui touche à la sécurité énergétique, aux routes, au risque terroriste, aux migrations et même aux bases britanniques en Méditerranée ?
Pour l’instant, la trajectoire de l’Europe ressemble à la trajectoire habituelle : déclarations, appels à la désescalade, communiqués invoquant le droit international. Tout cela est nécessaire, bien sûr. Mais insuffisant si le conflit se durcit en une guerre longue, capable de redessiner les équilibres régionaux et d’entraîner l’Occident dans une saison de représailles diffuses. L’absence de l’Europe n’est pas seulement militaire (et il serait naïf de penser que l’UE peut agir comme Washington). Il s’agit d’une absence stratégique: l’incapacité à transformer des intérêts partagés en une ligne commune, et une ligne commune en un levier politique.
Pendant ce temps, l’histoire va vite : Trump parle aux Iraniens comme si le pouvoir était déjà au bord du gouffre ; l’Iran se divise entre ceux qui célèbrent, ceux qui se taisent par peur, et ceux qui pleurent et se mobilisent pour le régime ; les Pasdarans restent le pivot armé ; et le conflit montre qu’aucune frontière régionale n’est vraiment imperméable. Si l’enjeu est la sécurité de la Méditerranée et la stabilité du Proche-Orient, alors l’Europe devra décider si elle veut rester un « spectateur responsable » ou devenir enfin un acteur. Car une chose est sûre : dans cette guerre, celui qui reste à la fenêtre ne reste pas neutre. Il reste insignifiant.