Les fondateurs de l’Union européenne avaient trois objectifs. L’un d’entre eux était d’assurer la paix entre la France et l’Allemagne. Un autre consistait à créer une zone de libre-échange unique pour l’Europe, afin de tirer parti de la division du travail comme source de croissance économique. Les fondateurs étaient convaincus que l’intégration économique rapprocherait les Européens, rappelant le vieil adage selon lequel «si les marchandises ne peuvent franchir les frontières, ce sont les soldats qui le feront». Ils avaient conscience que le troisième objectif ne pourrait être atteint qu’à long terme, étape par étape : former les États-Unis d’Europe, aussi puissants et productifs que les États-Unis d’Amérique.
Le modèle américain
Les États-Unis constituaient-ils un modèle plausible pour renforcer la coopération européenne ? En 1789, les révolutionnaires américains ont remplacé la Confédération établie en 1781 par une Fédération. Sous le régime de la Confédération, les États individuels semblaient trop puissants et l’État fédéral trop faible, incapable de prélever des impôts, de garantir le libre-échange entre les États ou de maintenir une armée. Mais il existait des différences importantes, voire cruciales, entre l’Europe et cette nouvelle et puissante fédération. Tout d’abord, l’Europe était composée de divers pays ayant chacun leur propre langue, leur propre histoire et leur propre culture, tandis que les États-Unis partageaient une seule langue, une seule histoire et une seule culture. Une autre différence résidait dans le fait que chaque pays européen possédait sa propre tradition politique, tandis que les États-Unis s’appuyaient sur la forte tradition anglo-saxonne, ou plutôt germanique, du gouvernement par consentement et du droit de rébellion. Dans une certaine mesure, les Pays-Bas et la Flandre en Belgique partageaient cette tradition, mais celle-ci avait été largement réprimée en Allemagne. La France avait une tradition de centralisation : les Jacobins de la Révolution française étaient les héritiers de Colbert tout autant que de Rousseau.
Les électeurs européens rejettent la centralisation
Bien sûr, les fondateurs de l’UE ont pris conscience de la grande diversité de l’Europe. Comme Jean Monnet l’a clairement indiqué dans ses mémoires, la formation des États-Unis d’Europe devait se faire progressivement, en tant que résultat d’une intégration croissante, d’abord économique, puis politique. Une identité européenne émergerait alors des identités nationales et les supplanterait en grande partie. Ce processus devait être soigneusement guidé par une élite éclairée, et non dirigé par des agitateurs démocratiques. Dans une certaine mesure, Monnet et ses compagnons de route ont réussi. L’intégration économique entre 1957 et 1993 a apporté la prospérité à l’Europe grâce à la concurrence. Mais avec le traité de Maastricht de 1992, l’Union européenne a changé de cap, visant non seulement l’intégration juridique et politique nécessaire à un marché commun, mais aussi une intégration politique plus poussée, euphémisme désignant la centralisation dans la tradition française. Cette évolution s’est toutefois heurtée à la résistance des électeurs européens, qui ont rejeté à plusieurs reprises une centralisation accrue. La réponse de l’élite éclairée de Bruxelles a consisté à organiser de nouvelles élections jusqu’à l’obtention du résultat souhaité, ou simplement à ignorer les électeurs et à apporter des modifications superficielles à ses propres propositions, comme lorsque la Constitution européenne a été rejetée et que, par la suite, le traité de Lisbonne, de contenu similaire, a été adopté.
Le modèle suisse
L’idée selon laquelle le modèle américain serait inadapté est presque irrésistible. En effet, il existe deux autres modèles qui pourraient mieux convenir à l’Europe. L’un d’eux est celui de la Suisse, qui a su surmonter les tensions entre les communautés linguistiques, religieuses et culturelles grâce à une décentralisation poussée : les cantons disposent d’un contrôle bien plus important que les collectivités locales dans la plupart des autres pays européens. Dans le contexte européen, cela impliquerait de restituer des compétences aux États-nations, ainsi qu’aux communautés qui les composent, tout en ne conservant à Bruxelles que les compétences indispensables au fonctionnement d’un marché commun libre et efficace. Le principe de subsidiarité devrait servir de ligne directrice : les décisions doivent être prises par ceux qu’elles concernent.
Le modèle nordique
L’autre modèle est celui de la coopération nordique. Les dernières guerres nordiques ont opposé le Danemark à la Suède en 1813-1814, puis, brièvement, la Norvège à la Suède en 1814. Au XIXe siècle, un sentiment d’identité nordique commune, voire de destin commun, s’est développé dans tous les pays nordiques. Cependant, les intérêts nationaux des cinq pays divergeant, ceux-ci n’ont pas formé d’alliance militaire ni d’union économique. En 1952, le Conseil nordique a toutefois été créé en tant que forum de coopération entre les cinq pays, et une intégration juridique et économique s’est progressivement mise en place, de manière spontanée et avec un abandon minimal de souveraineté. Les passeports ont été supprimés, le marché du travail a été intégré, l’égalité d’accès aux services sociaux au-delà des frontières a été garantie et les échanges culturels ont été encouragés.