Les images en provenance de Bucarest étaient faciles à assimiler : des voix qui s’élevaient, des rues bondées, des échanges tendus et, selon certains témoignages, des actes de violence. L’histoire en profondeur était plus difficile à résumer en un titre. Les éleveurs et agriculteurs roumains ne sont pas venus dans la capitale pour semer le désordre. Ils sont venus parce que les règles régissant leurs moyens de subsistance leur rendent de plus en plus difficile de vendre leurs animaux, de déplacer leurs troupeaux, de protéger leurs revenus ou de planifier leur avenir.
Pourtant, une grande partie de la couverture médiatique s’est principalement concentrée sur les allégations les plus spectaculaires entourant la manifestation. Il en résulte une forme familière de déformation médiatique : la confrontation devient le sujet principal, tandis que les raisons qui ont poussé les gens à descendre dans la rue sont reléguées à l’arrière-plan. Cela ne signifie pas pour autant que les allégations de violence doivent être ignorées. Toute agression, intimidation ou dégradation doit faire l’objet d’une enquête impartiale. Mais un journalisme responsable devrait également poser une question plus fondamentale : quelles étaient les revendications des manifestants, et pourquoi en étaient-ils arrivés au point de se rendre à Bucarest ?
L’un des arguments économiques les plus solides avancés par les éleveurs concerne l’effondrement des débouchés à l’exportation pour les ovins et les caprins. En raison de foyers de peste des petits ruminants et de variole ovine et caprine, la Roumanie a été soumise à de sévères restrictions vétérinaires. L’exportation d’animaux vers des pays tiers a été restreinte, et les mouvements vers d’autres États membres de l’UE ont également été affectés. La Commission européenne a prolongé les restrictions concernant les exportations vers les pays tiers jusqu’au 31 décembre 2026.
Pour les éleveurs qui ont développé leur activité en s’appuyant sur les marchés d’exportation, cela signifie que des animaux qui auraient auparavant été vendus pourraient rester à la ferme, générant ainsi des coûts liés à l’alimentation, aux soins vétérinaires et à la main-d’œuvre sans générer de revenus. La gravité du problème est confirmée par l’État lui-même. L’Autorité nationale roumaine de santé vétérinaire et de sécurité alimentaire (ANSVSA) a présenté à la Commission européenne un plan d’action visant à débloquer les exportations. Ce simple fait devrait suffire à empêcher de rejeter les plaintes des éleveurs en les qualifiant d’inventées ou de montées de toutes pièces à des fins politiques.
Une autre revendication centrale concerne l’abattage obligatoire de troupeaux entiers dans les zones touchées par la maladie. Il existe des raisons légitimes, tant en matière de santé publique que sur le plan vétérinaire, de lutter contre les maladies animales contagieuses. Dans certaines circonstances, un abattage sanitaire peut s’avérer nécessaire. Le débat ne porte toutefois pas simplement sur la nécessité de lutter contre les maladies. Il s’agit de déterminer si la destruction de tout un troupeau doit constituer la réponse systématique, même lorsque d’autres mesures épidémiologiques pourraient être mises en œuvre.
Les éleveurs demandent aux autorités d’envisager la vaccination, l’isolement, le dépistage, le zonage et d’autres mesures proportionnées dès lors que celles-ci sont scientifiquement possibles. Leur première revendication, soumise au gouvernement, aurait appelé à mettre fin à l’abattage administratif des moutons en tant que solution automatique. Même la position officielle du gouvernement reconnaît que l’abattage ne devrait être recouru qu’en l’absence d’alternatives viables. Cet aveu mérite bien plus d’attention qu’un bref reportage télévisé montrant une foule en colère.
Derrière cette revendication se cachent des familles confrontées à la perte de l’intégralité de leur source de revenus. La presse agricole a rapporté le cas d’une agricultrice de Tulcea qui a déclaré que tout son troupeau avait été abattu, la privant ainsi du moyen de subsistance dont elle dépendait. Pour une grande entreprise industrielle, une perte peut apparaître dans un bilan. Pour un petit éleveur, la perte d’un troupeau entier peut signifier la disparition de l’avenir de toute une famille.
La troisième principale critique des éleveurs est facile à comprendre. Si l’État empêche un agriculteur de vendre ses animaux afin de protéger la santé publique et l’ensemble du secteur agricole, pourquoi la perte financière devrait-elle être entièrement supportée par l’agriculteur ?
Leurs revendications officielles demandent à l’État de prendre en charge les coûts et les préjudices économiques occasionnés par les mesures sanitaires et vétérinaires obligatoires. Le gouvernement a pris acte du problème et affirme avoir travaillé avec les organisations d’éleveurs sur une proposition visant à indemniser une partie des coûts d’alimentation supplémentaires. Mais les promesses d’indemnisation ne valent pas les indemnités effectivement perçues. Un éleveur doit tout de même acheter du fourrage, rémunérer ses employés, rembourser ses emprunts et entretenir ses bâtiments en attendant une décision, une autorisation ou un versement. Pendant ce temps, le troupeau continue de consommer des ressources.
Certains éleveurs se sont également retrouvés dans l’impossibilité de déplacer leurs troupeaux des alpages vers les zones d’hivernage en raison des restrictions vétérinaires de déplacement. À l’approche de la saison froide, il ne s’agit pas d’un simple problème administratif. Les moutons doivent être déplacés à temps, et tout retard peut menacer à la fois le bien-être des animaux et la capacité de l’éleveur à survivre à l’hiver. Les manifestants réclament donc des dérogations et la mise en place de « couloirs » clairement définis qui permettraient le déplacement légal des troupeaux dans des conditions contrôlées.
Ils soulignent également ce qu’ils qualifient d’incohérence : dans certaines régions, des expositions d’animaux auraient été organisées alors que l’on indiquait aux agriculteurs ordinaires qu’ils ne pouvaient pas déplacer légalement leurs troupeaux. Cette allégation spécifique nécessite une vérification indépendante au cas par cas. Elle ne doit pas être simplement répétée comme un fait avéré. Mais elle ne doit pas non plus être ignorée.
Un média sérieux chercherait à savoir si les règles sont appliquées de manière cohérente, qui bénéficie d’exemptions, comment les autorisations de déplacement sont délivrées et si la charge pèse de manière disproportionnée sur les petits producteurs.
Les agriculteurs interrogés par la télévision roumaine se sont plaints de la chute du prix du lait, passé d’environ 2 à 2,40 lei à environ 1,60 lei, alors que le prix du gazole, des aliments pour animaux, des engrais, des machines et des financements a augmenté. Certains affirment avoir été contraints de vendre des animaux pour payer les mensualités de leurs tracteurs, moissonneuses-batteuses et autres équipements. Le mécanisme économique est d’une simplicité brutale : lorsque le prix perçu par l’agriculteur baisse alors que les coûts de production augmentent, la marge bénéficiaire de l’exploitation disparaît. Pour une entreprise financée par crédit-bail ou crédit bancaire, la crise de trésorerie qui en résulte peut rapidement devenir une menace pour sa survie.
La sécheresse n’a fait qu’aggraver la situation. Les agriculteurs réclament des dispositifs d’indemnisation couvrant les pertes réelles, y compris les dégâts subis par les pâturages. Le ministère de l’Agriculture aurait soutenu cette demande dans son principe, tout en reconnaissant que le financement nécessaire reste un problème.
Il ne s’agit pas là de problèmes mineurs. Ils concernent la production alimentaire, l’emploi rural, les chaînes d’approvisionnement nationales et la capacité de la Roumanie à maintenir un secteur agricole opérationnel.
- Pourquoi les exportations ont-elles été bloquées ou restreintes ?
- Combien d’exploitations agricoles ont perdu des animaux à la suite d’un abattage obligatoire ?
- Quelles indemnités ont été effectivement versées ?
- Les éleveurs peuvent-ils déplacer leurs troupeaux avant l’hiver ?
- Comment la chute des prix du lait a-t-elle affecté la survie des exploitations ?
- Quelles institutions ont été prévenues avant la manifestation ?
- Quelles alternatives à l’abattage massif ont été envisagées ?
Ignorer ces questions n’est pas de la neutralité. Cela crée une image déformée dans laquelle la réaction est visible, mais la cause reste invisible.
Les bergers ne demandent pas au public d’accepter toutes leurs allégations sans vérification. Leurs affirmations doivent être vérifiées, étayées par des preuves et remises en question si nécessaire. Mais la même exigence doit s’appliquer aux déclarations officielles et à la manière dont les médias présentent les faits. Les actes de violence présumés doivent faire l’objet d’une enquête, et non servir de prétexte commode pour éviter d’examiner les griefs à l’origine de la manifestation.