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Le dilemme vénézuélien de l’Europe : souveraineté, droit et moment de vérité pour la droite

Le monde - janvier 6, 2026

La réaction de l’Europe à l’arrestation de Nicolás Maduro par les États-Unis en a révélé bien plus sur l’Europe que sur le Venezuela. Ce qui apparaissait initialement comme un mélange fragmenté d’objections juridiques, de prudence politique et d’applaudissements sélectifs s’est cristallisé en un problème plus profond : une crise de cohérence stratégique – qui affecte la droite européenne en particulier.

Le Venezuela est devenu un test de résistance. La réaction de l’Europe a mis à nu non seulement ses instincts, mais aussi ses inhibitions.

Il est important de commencer par une distinction claire. La gauche européenne n’a pas été ambivalente. Sa réaction a été largement uniforme et sans équivoque. À travers les institutions, les partis et les écosystèmes médiatiques, la gauche a condamné l’opération soit pour des raisons juridiques formelles – la considérant comme une violation du droit international et de la souveraineté de l’État – soit en raison d’une sympathie politique et idéologique de longue date pour le régime chaviste. Pour une grande partie de la gauche européenne, le Venezuela de Maduro a été traité moins comme un État criminalisé que comme une cause politique ou, à tout le moins, comme un contrepoids commode à la puissance américaine.

Cette position, aussi imparfaite soit-elle, est cohérente sur le plan interne. Elle suit un schéma familier : une dénonciation morale de l’action américaine combinée à un aveuglement sélectif à l’égard des régimes autoritaires alignés sur des récits progressistes ou anti-occidentaux.

Mais le vrai dilemme est ailleurs. L’ambivalence révélée par l’épisode vénézuélien est une crise de la droite européenne.

Une décapitation stratégique, pas une croisade idéologique

L’arrestation de Maduro n’a été ni impulsive ni symbolique. Elle a fait suite à des années de préparation juridique, de pénétration des services de renseignement et de coordination avec des acteurs régionaux, y compris des personnalités infiltrées au sein même du régime vénézuélien. Exécutée sous un contrôle étroit et sans pertes humaines, elle représente une stratégie de décapitation classique visant à démanteler un État qui a cessé depuis longtemps de fonctionner comme une entité politique souveraine et qui s’est transformé en une plaque tournante de la criminalité transnationale.

Il est essentiel de noter que Washington n’a pas présenté l’opération comme une intervention humanitaire ou un exercice de promotion de la démocratie. Elle a été présentée comme une action de maintien de l’ordre et de sécurité nationale, fondée sur des actes d’accusation liés au narcotrafic, au blanchiment d’argent et à la criminalité au niveau de l’État. Les États-Unis ont agi parce qu’ils ont estimé que l’inaction continuerait à dégrader la sécurité régionale.

L’Europe, en revanche, a réagi comme si la procédure elle-même était le résultat politique.

Réactions européennes : Trois postures, une faiblesse

Les réponses européennes se répartissent globalement en trois catégories qui se recoupent.

Tout d’abord, l’approbation qualifiée, en particulier parmi les conservateurs et la droite nationale-populiste. Dans certaines parties de l’Europe centrale, de l’Europe du Sud, des États nordiques et parmi les conservateurs orientés vers l’Atlantique, la destitution de Maduro a été accueillie comme stratégiquement bénéfique, même si l’on insiste sur le fait que de telles actions restent exceptionnelles et juridiquement inconfortables.

Deuxièmement, le silence stratégique, en particulier parmi les dirigeants qui reconnaissent en privé l’utilité de l’opération, mais qui sont réticents à exprimer leur soutien dans l’environnement juridiquement sensible et médiatiquement hostile de l’Europe. Ce silence n’est pas de la neutralité. Il reflète une aversion pour le risque combinée à un calcul politique.

Troisièmement, la condamnation légaliste, concentrée principalement au centre-gauche mais également visible dans certaines parties de la droite, notamment en France et en Grande-Bretagne, où l’opération a été présentée comme une violation inacceptable de la souveraineté. Cette réaction est enracinée dans des cultures politiques profondément méfiantes à l’égard du pouvoir extraterritorial américain et attachées à une conception rigide et formaliste du droit international.

Ce qui unit les trois réponses – y compris l’approbation – c’est l’incapacité de l’Europe à articuler une doctrine qui fasse le lien entre la légalité et l’application. L’Europe continue de parler le langage des normes tout en restant structurellement mal à l’aise avec le pouvoir.

Le dilemme de la droite : la souveraineté sans agence

Contrairement aux caricatures, la droite européenne n’est pas largement anti-américaine. En Italie, en Pologne, en Hongrie, dans une grande partie de l’Europe centrale et dans les pays nordiques, l’atlantisme reste une orientation stratégique fondamentale. Et la sympathie pour Trump est également solidement ancrée.

Néanmoins, le Venezuela a révélé une vulnérabilité plus subtile : une tendance à considérer la souveraineté comme une contrainte plutôt que comme une responsabilité.

Si la souveraineté est inviolable, protège-t-elle les régimes qui fonctionnent comme des entreprises criminelles ? Si l’intérêt national est primordial, l’Europe peut-elle tolérer des narco-États exportateurs de drogue, le crime organisé, la pression migratoire et l’instabilité régionale ? Et si ce n’est pas le cas, quels mécanismes juridiques, politiques ou stratégiques l’Europe est-elle prête à activer ?

Trop souvent, la souveraineté est invoquée non pas pour justifier l’action, mais pour excuser l’abstention. Le silence, dans ce contexte, devient une complicité par omission. Il permet au pouvoir de définir rétroactivement la légalité tandis que l’Europe se replie dans un formalisme moral. La loi sans application cesse d’être un ordre, elle devient un rituel.

Un modèle familier d’anxiété stratégique

Cet épisode fait écho au mois de février 2025, lorsque plusieurs dirigeants conservateurs européens se sont publiquement alignés sur Donald Trump lors de la CPAC de Washington, dans un contexte d’escalade du différend tarifaire transatlantique. Dans leur pays, les médias nationaux les ont rapidement dépeints comme antipatriotiques ou soumis aux intérêts américains. Le coût politique était réel.

La leçon que beaucoup ont retenue n’était pas de défendre l’alignement stratégique de manière cohérente, mais de minimiser l’exposition. Le Venezuela a réactivé cet instinct. Applaudir le résultat tout en se distançant de la méthode est devenu la posture européenne par défaut – sûre, mais stratégiquement mince.

La responsabilité de l’Espagne : Une voix qui ne peut rester silencieuse

Cette ambiguïté n’est nulle part plus dommageable qu’en Espagne.

L’Espagne ne peut pas se permettre d’être équivoque sur le Venezuela. Elle a une responsabilité historique dans les relations entre l’UE et l’Amérique hispanique qu’aucun autre pays européen ne possède. Pourtant, depuis des années, cette responsabilité n’est pas seulement négligée, mais activement inversée.

Sous les gouvernements successifs dirigés par le Parti socialiste espagnol, l’Espagne a joué un rôle profondément corrosif en légitimant, en permettant et en blanchissant politiquement le régime de Maduro. Cette responsabilité est particulièrement associée à José Luis Rodríguez Zapatero, ancien Premier ministre espagnol, qui a agi pendant des années comme l’un des facilitateurs internationaux les plus efficaces de Maduro – normalisant le régime sous couvert de dialogue alors que le Venezuela s’enfonçait dans l’état criminel.

Cet héritage rend la condamnation des actions de Trump par le gouvernement espagnol non seulement politiquement lâche, mais aussi moralement et stratégiquement intenable.

Si l’Europe veut contribuer de manière significative à la transition démocratique du Venezuela, l’Espagne doit s’exprimer clairement, non pas en tant qu’acteur idéologique, mais en tant que pont civilisationnel et politique entre l’Europe et l’Amérique hispanique. Un processus de transition dans lequel l’Espagne reste paralysée par ses propres compromis politiques manquera de crédibilité et de légitimité.

Washington prend des notes

Les États-Unis observent la situation de près. Pour la communauté stratégique de Washington, le Venezuela n’est pas un cas isolé mais un signal. Quelle est la fiabilité de l’Europe lorsque la légalité et la sécurité divergent ? Les mouvements conservateurs européens peuvent-ils traduire la souveraineté rhétorique en responsabilité opérationnelle ? Et dans quelle mesure sont-ils alignés, en pratique, sur une doctrine « America First » qui privilégie l’action décisive au confort procédural ?

Ces questions sont importantes. Les analystes notent ouvertement que la Colombie, le Mexique, le Honduras et le Nicaragua restent sous surveillance, avec un calendrier électoral soigneusement étudié. Le Groenland est également revenu dans les discussions stratégiques. La réaction de l’Europe à l’égard de Maduro façonne déjà les attentes américaines.

Droit international ou alibi moral ?

Le droit international est important. Mais lorsqu’il est invoqué pour défendre des régimes qui ont vidé la souveraineté de l’intérieur, il risque de devenir un alibi moral pour la paralysie. Le régime de Maduro a systématiquement détruit la souveraineté vénézuélienne tout en invoquant la non-ingérence comme bouclier. Défendre une telle souveraineté en termes abstraits vide le concept de son sens.

L’Europe doit faire face à une question fondamentale : la souveraineté protège-t-elle les pays ou les régimes ?

Conclusion : Le prix de l’innocence stratégique

Dans Suicidal Empathy (2026), Gad Saad décrit une pathologie dans laquelle l’empathie, coupée de la prudence et de l’autoconservation, devient autodestructrice. Selon lui, les individus peuvent avoir tellement peur de faire du mal qu’ils acceptent leur propre érosion.

L’épisode vénézuélien suggère que des États, voire des continents entiers, peuvent souffrir du même mal.

Le malaise de l’Europe face à l’application de la loi, son repli réflexe sur le formalisme juridique et sa préférence pour le signal moral plutôt que pour la responsabilité stratégique témoignent d’une forme d’empathie suicidaire sur le plan géopolitique. Un continent façonné par des traumatismes historiques hésite désormais à exercer son pouvoir, même lorsque l’inaction entraîne des coûts moraux et matériels plus élevés.

La souveraineté doit inclure la responsabilité. L’empathie, pour rester vertueuse, doit être encadrée par le réalisme.

Maduro n’est plus à Caracas. Et l’Europe – la droite, la gauche et le reste – doit enfin abandonner l’illusion de l’innocence stratégique. C’est un moment de vérité pour le conservatisme européen, pour nos alliés et pour nous-mêmes.