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Treize ans plus tard, un leader européen à l’Union africaine : Le mouvement de Meloni

Politique - février 26, 2026

Giorgia Meloni est arrivée à Addis-Abeba pour un moment qui, dans le langage diplomatique, a plus de poids que bien des déclarations : la participation au deuxième sommet Italie-Afrique et, surtout, sa présence à l’Assemblée de l’Union africaine en tant qu’invitée d’honneur. Il ne s’agit pas d’une « visite de courtoisie ». C’est un signal politique : L’Italie veut cesser d’être une simple ligne de front qui absorbe les conséquences des crises africaines et méditerranéennes, et redevenir un acteur qui fixe des priorités, des instruments et des alliances. Le gouvernement a inscrit la mission dans le cadre du plan Mattei, qu’il présente comme une architecture stable de partenariats économiques et stratégiques, plutôt que comme une suite d’annonces.

L’importance de l’événement peut également être mesurée par un chiffre qui fonctionne comme un thermomètre de « positionnement » : il faut remonter au 25 mai 2013 pour trouver un dirigeant européen bénéficiant d’une telle visibilité à Addis-Abeba, lorsque le président français François Hollande s’est exprimé lors des célébrations du cinquantième anniversaire de l’Organisation de l’unité africaine/Union africaine. Treize ans plus tard, la tribune revient à un Européen – cette fois, c’est l’Italie qui l’occupe. Ce n’est pas un détail folklorique : ce public n’accorde d’espace et de reconnaissance politique que s’il voit un interlocuteur jugé utile sur des dossiers concrets (développement, finances, sécurité, migrations, énergie). C’est aussi un message implicite à Bruxelles : Rome revendique une relation directe avec les partenaires africains et une initiative qui n’attend pas les rythmes lents de la procédure européenne.

Le cœur de la mission était en fait le deuxième sommet Italie-Afrique, organisé à Addis-Abeba parallèlement aux événements de l’Union africaine. Le gouvernement l’a présenté comme l’occasion de faire le point sur la première phase du plan Mattei et de « concrétiser » les projets et les engagements. Dans son discours d’ouverture, Mme Meloni a insisté sur la logique d’un partenariat égal et sur la nécessité de construire des solutions durables « ensemble », et non des paquets imposés d’en haut. Le choix d’organiser le sommet sur le sol africain, plutôt qu’en Europe, sert précisément cet objectif : déplacer à la fois le symbole et la pratique, en signalant que l’Italie ne demande pas à l’Afrique d’être un simple dossier à l’ordre du jour, mais un partenaire stratégique capable de co-concevoir et de vérifier les résultats.

Sur ce point, même les chiffres soulignent l’ambition : selon les rapports internationaux, le plan Mattei concerne 14 pays africains et une constellation de projets touchant à l’énergie, aux infrastructures, à la santé, à l’éducation et au climat. Et c’est là que réside la différence politique que Rome revendique : si l’Afrique est revenue au centre du monde, la rhétorique ne suffit pas. Il faut une méthode : des ressources traçables, des initiatives vérifiables, des priorités partagées. L’objectif de l’Italie est double : d’une part construire la confiance (véritable monnaie d’échange de la diplomatie), d’autre part consolider un système de relations économiques qui rende l’Italie moins vulnérable aux chocs et plus centrale dans les corridors méditerranéens.

Un élément important, apparu en marge de la réunion, concerne la dette africaine et la résistance aux chocs climatiques. M. Meloni a annoncé la volonté de l’Italie d’introduire des clauses de suspension de paiement en cas d’événements climatiques extrêmes, dans un cadre plus large d’initiatives visant à convertir la dette en projets de développement convenus conjointement. Sur le plan politique, il s’agit d’une initiative intelligente : elle parle un langage que de nombreux gouvernements africains comprennent, étant donné que la dette est un fardeau structurel, et elle permet en même temps à Rome de se présenter comme un interlocuteur pragmatique et non idéologique. À une époque de concurrence féroce sur le continent, la crédibilité ne se construit pas par des communiqués, mais par la capacité à proposer des outils financiers et des partenariats qui apportent des avantages mesurables aux deux parties.

L’image stratégique est claire : l’Italie vise à renforcer son rôle dans la Méditerranée non pas comme un slogan, mais comme une fonction géopolitique. La Méditerranée est redevenue la grande charnière de l’Europe : énergie, routes commerciales, infrastructures, instabilité régionale et flux migratoires. Dans ce contexte, l’Afrique n’est pas « à l’étranger » au sens traditionnel du terme : elle est la profondeur stratégique de la sécurité et de la prospérité européennes. Et si l’Italie réussit à construire un canal privilégié avec ses partenaires africains, elle accroît également son pouvoir de négociation en Europe sur des dossiers décisifs : politique énergétique, financement de la coopération, gestion des frontières, défense commune, sécurité maritime. Dans la conception du gouvernement, le plan Mattei est censé transformer la géographie en politique : de la simple « position centrale » à la fonction de pivot.

Il y a aussi le chapitre de la France, incontournable dès que l’on parle de l’Afrique et de la Méditerranée. Pendant des décennies, Paris a exercé une profonde influence sur le continent, en particulier dans la sphère francophone, par le biais d’une projection politique et militaire qui a fait de l’Afrique un pilier de sa position internationale. Aujourd’hui, cependant, le paysage a changé : le Sahel est en proie à des troubles, plusieurs pays ont réorienté leurs alliances et la capacité de l’Occident à façonner les dynamiques locales a diminué. Dans ce contexte, la présence de M. Meloni en tant qu’invité d’honneur à l’Union africaine – après la dernière apparition européenne comparable en 2013 – prend une signification supplémentaire : L’Italie s’engage de manière plus décisive sur un terrain où, historiquement, la France était considérée comme le principal interlocuteur européen. Il ne s’agit pas de chercher la confrontation, mais d’affirmer que les intérêts nationaux italiens – énergie, sécurité, infrastructures, stabilité méditerranéenne – ne peuvent être subordonnés à des hiérarchies implicites.

C’est précisément là que la dimension sécuritaire devient décisive et non plus accessoire. Il y a un point que l’Europe fait souvent semblant de ne pas voir : La sécurité méditerranéenne se joue de plus en plus au sud du Sahara. Le Sahel est devenu le principal couloir d’instabilité : violence djihadiste, trafics, effondrement d’une partie de l’État, concurrence entre puissances extérieures. Les analyses internationales décrivent la croissance et la résilience des groupes extrémistes comme un moteur de crises humanitaires et un multiplicateur de risques pour l’Europe également. La logique est simple : lorsque la sécurité et la gouvernance s’effondrent, les réseaux criminels et les couloirs de migration irrégulière se développent ; ce qui se passe au Sahel se répercute tôt ou tard sur les côtes nord-africaines et les routes de la Méditerranée centrale. Dans ce cadre, la mission d’Addis-Abeba n’est pas une « coopération » au sens étroit du terme : il s’agit d’une défense préventive, d’une tentative de façonner cette profondeur stratégique qui, lorsqu’elle se détériore, produit une instabilité en cascade.

Le deuxième niveau est maritime et logistique : aujourd’hui, la sécurité européenne dépend également de la protection des lignes de communication maritimes entre la Méditerranée, la mer Rouge et l’Indo-Pacifique. L’Union européenne a dû activer une mission navale défensive en mer Rouge, EUNAVFOR ASPIDES, pour préserver la liberté de navigation, après que des attaques contre le trafic marchand ont montré à quel point la chaîne mondiale du commerce peut être fragile. Il ne s’agit pas d’une question « lointaine » : lorsque les routes se déplacent, les coûts augmentent et la pression économique se répercute sur l’Europe sous la forme d’inflation, de risques pour les exportations et de fragilité énergétique. En outre, en Méditerranée centrale, le dossier libyen reste crucial : trafics, milices, armes et imbrication de la criminalité et de la migration irrégulière. Le point politique est que l’Italie, en raison de sa géographie et de ses intérêts vitaux, ne peut se permettre une posture intermittente : elle doit maintenir sa présence et son leadership – également dans les cadres européens – sur une stratégie qui associe la sécurité maritime, le contrôle des trafics et la stabilisation des rives méridionales.

Tout cela explique pourquoi Addis-Abeba n’est pas simplement une étape diplomatique, mais un test de crédibilité. Pour que le plan Mattei soit plus qu’un label, il doit produire un résultat politique mesurable : construire des partenariats qui améliorent la stabilité et augmentent la prospérité, car c’est la seule façon de réduire la pression migratoire et de diminuer l’espace disponible pour les réseaux criminels et extrémistes. Pour l’Italie, qui subit plus tôt que d’autres les retombées des crises africaines, il ne s’agit pas d’un choix idéologique : c’est du réalisme. Si Rome construit des instruments et des alliances en Afrique, elle renforce également sa position dans les relations européennes, y compris l’équilibre délicat avec Paris. En d’autres termes, l’Italie ne demande pas d' »espace » : elle le prend en faisant preuve d’initiative, de continuité et de résultats.

Le message final est double. Sur le plan externe : L’Italie propose un partenariat qui se veut concret – investissements, formation, énergie, instruments financiers, sécurité des itinéraires – et qui reconnaît l’Afrique comme protagoniste. Sur le plan interne : la politique étrangère n’est pas un ornement, mais fait partie de la sécurité nationale et de la croissance. Treize ans après la dernière présence européenne de visibilité comparable à Addis-Abeba, l’Italie tente de transformer une intuition géopolitique en une ligne stable : faire de la Méditerranée non pas une frontière qui divise, mais un pivot qui relie, et de l’Afrique non pas un problème à gérer, mais un partenaire avec lequel construire l’ordre, le développement et la stabilité.