Le retour de la géopolitique a fait resurgir une vérité inconfortable mais inévitable : la puissance compte à nouveau. Le territoire, la profondeur stratégique, les routes commerciales, les points d’étranglement et l’accès aux ressources ne sont plus des concepts abstraits, mais des variables concrètes qui déterminent le comportement des États. Dans ce contexte, il n’est ni surprenant ni illégitime que les États-Unis pensent et agissent de plus en plus en termes impériaux.
L’affirmation de soi, la dissuasion et la volonté d’agir de manière décisive ne sont pas des signes de décadence. Ce sont souvent les outils qui permettent aux grandes puissances de survivre aux périodes de transition systémique. Le problème, cependant, n’est pas que Washington redécouvre la politique de puissance. Le problème, c’est la manière dont il le fait – et la manière dont les autres y réagissent.
Peu de scénarios illustrent mieux ce dilemme que le débat récurrent sur le Groenland – surtout après l' »affaire du Venezuela » -, qu’il soit formulé en termes de coercition, d’annexion ou même d’achat. Chaque option présente le même risque sous-jacent : confondre la possession du pouvoir avec la sagesse de l’utiliser. La raison en est que les empires ne se contentent pas de s’élever, mais qu’ils s’effondrent aussi, et qu’ils ne s’effondrent pas parce qu’ils agissent par la force. Ils s’effondrent parce qu’ils agissent avec force sans prudence.
Le réalisme n’est pas l’impulsivité
En Europe, un certain nombre de pays ont également adopté discrètement une position plus réaliste dans les affaires internationales au cours des dernières années. Des pays comme l’Italie ou la Hongrie, malgré leurs différences d’histoire, d’alliances et de culture politique, partagent une compréhension lucide des limites de l’idéologie et de la primauté de l’intérêt national.
Le réalisme n’est toutefois pas synonyme d’insouciance. Il s’agit de reconnaître les compromis, de gérer les incitations et d’éviter les actions qui produisent des dommages systémiques irréversibles. Ces pays comprennent que le pouvoir doit être exercé dans le cadre de contraintes, non pas en raison d’une hésitation morale, mais parce que les systèmes internationaux punissent ceux qui les déstabilisent en l’absence d’une finalité crédible.
Cette distinction est souvent perdue dans les débats contemporains. L’affirmation de soi est trop facilement célébrée comme une fin en soi, alors que l’architecture à long terme qui soutient le pouvoir – les alliances, la crédibilité et la confiance institutionnelle – est traitée comme sacrifiable. La discussion sur le Groenland met en évidence ce déséquilibre avec une clarté frappante.
Le Groenland et l’interprétation erronée de la force stratégique
Le Groenland est indéniablement stratégique. Sa position géographique, son intérêt pour l’Arctique et son importance croissante à l’ère de la concurrence polaire le rendent attrayant pour toute puissance soucieuse de se positionner à long terme. La question n’est pas de savoir si les États-Unis y ont des intérêts légitimes. Ils en ont. La question est de savoir comment ces intérêts sont poursuivis.
Une annexion forcée ou une prise de contrôle militaire serait catastrophique. Elle ferait voler en éclats le principe fondateur de l’OTAN, à savoir que les membres de l’alliance ne retournent pas leur puissance les uns contre les autres : que les membres de l’alliance ne retournent pas leur puissance l’un contre l’autre. Il n’en résulterait pas une crise diplomatique temporaire, mais une rupture structurelle du système transatlantique.
Même l’idée d’acheter le Groenland – souvent présentée comme une alternative plus « raisonnable » ou légale – comporte de sérieux risques. Bien que juridiquement concevable, une telle démarche marquerait le passage d’un partenariat à un statut de propriétaire. Elle impliquerait que la souveraineté est négociable et que les alliances sont en fin de compte transactionnelles. Pour les États européens qui débattent déjà de l’autonomie stratégique, il s’agirait d’un puissant accélérateur plutôt que d’un mouvement stabilisateur.
Les gouvernements réalistes comprennent instinctivement que la légalité n’est pas synonyme de légitimité et que la légitimité, une fois perdue, est extraordinairement difficile à reconstruire.
Incitations, couverture et sortie discrète de l’alignement
La politique internationale est moins régie par des déclarations que par des incitations. Lorsqu’une puissance dominante se comporte de manière à accroître l’incertitude pour ses partenaires, ces derniers ne réagissent pas nécessairement par une confrontation ouverte. Le plus souvent, ils se protègent discrètement.
Cette dynamique est déjà visible. Les critiques acerbes des conservateurs français à l’encontre de Donald Trump au sujet du Venezuela et maintenant du Groenland n’étaient pas simplement rhétoriques, mais révélatrices d’un malaise plus profond. Le Canada a commencé à réévaluer ses hypothèses stratégiques de longue date avec la Chine. Certains pays d’Europe du Sud, comme l’Espagne, diversifient de plus en plus leur exposition économique et diplomatique à la Chine, non pas nécessairement par sympathie idéologique, mais par gestion des risques.
C’est ainsi que l’influence s’érode dans la pratique. Non pas par une rupture spectaculaire, mais par un désengagement progressif. Chaque affirmation imprudente de la puissance incite les alliés à chercher d’autres solutions. Au fil du temps, le système qui amplifiait autrefois la puissance américaine commence à la diluer.
Les États réalistes sont très attentifs à ces effets de deuxième et troisième ordre. Ils savent que la force ne se mesure pas à l’intensité de la pression que l’on peut exercer, mais au peu de pression nécessaire pour maintenir l’alignement.
Le test de l’Europe : Éviter une réaction excessive imprudente
Mais la prudence n’est pas une obligation unilatérale. L’Europe est elle aussi confrontée à un test stratégique.
Ces derniers jours, Giorgia Meloni a mis en garde, à juste titre, contre les réactions européennes impulsives ou chargées d’émotion qui pourraient aggraver inutilement les tensions ou enfermer le continent dans des positions autodestructrices. Sa rhétorique reflète une compréhension réaliste du fait que les intérêts européens ne sont pas servis par un antiaméricanisme réflexe, une réaction symbolique excessive ou une stratégie grandiloquente.
Une réponse européenne imprudente – que ce soit par une rhétorique maximaliste, un découplage hâtif ou des démonstrations d' »autonomie stratégique » – risquerait d’aggraver les dommages plutôt que de les atténuer. L’Europe dépend toujours de la coopération transatlantique pour sa sécurité, son commerce et sa compétitivité technologique. Brûler les ponts en temps de crise ne créerait pas de la souveraineté, mais de la vulnérabilité.
Le réalisme exige de la discipline des deux côtés de l’Atlantique. Si les excès américains peuvent déstabiliser le système, les réactions européennes excessives peuvent accélérer sa fragmentation. L’autonomie stratégique, si elle est poursuivie avec sagesse, devrait renforcer la position de l’Europe au sein de l’alliance, sans remplacer une dépendance par une autre, ni pousser prématurément les États européens dans d’autres sphères d’influence.
Le paradoxe impérial
Le paradoxe du pouvoir impérial est que son plus grand atout est souvent l’invisibilité. Lorsqu’un empire fonctionne bien, son leadership semble naturel, voire bénéfique, à ceux qui se trouvent dans son orbite. Lorsqu’il commence à s’appuyer sur une coercition ou un transactionnalisme manifestes, il fait preuve d’insécurité plutôt que de confiance.
Les États-Unis possèdent toujours des avantages extraordinaires : portée militaire, centralité financière, leadership technologique et influence culturelle. Aucun de ces atouts ne nécessite d’acquisition territoriale – par la force ou par chèque – pour rester efficace. Ce qu’il faut, c’est de la prévisibilité, de la retenue et une bonne compréhension de la psychologie des alliances.
Les gouvernements réalistes le comprennent intuitivement. Ils peuvent rejeter l’universalisme naïf, mais ils sont parfaitement conscients que les systèmes durent plus longtemps que les gestes. Un seul geste spectaculaire peut réduire à néant des décennies de capital stratégique accumulé.
La prudence, dimension manquante du pouvoir
Le Groenland n’est pas au cœur du problème. C’est un symptôme. Le problème le plus profond est la tentation croissante, des deux côtés de l’Atlantique, d’assimiler l’audace à la stratégie et la perturbation à la force.
Le vrai réalisme ne glorifie pas le choc. Il l’évite. Il reconnaît que le pouvoir, une fois exercé imprudemment, ne peut pas toujours être rétracté, et que la confiance, une fois rompue, ne se rétablit pas avec des élections ou des réinitialisations diplomatiques.
Pour les États-Unis, le choix n’est pas entre la faiblesse et l’empire. Il s’agit de choisir entre un leadership durable et un auto-sabotage spectaculaire. Pour l’Europe, le défi consiste à répondre par la discipline plutôt que par l’émotion, par le réalisme plutôt que par la posture.
Les pays qui suivent une logique réaliste internationale savent que la prudence n’est pas une contrainte pour le pouvoir, mais sa condition préalable. Les empires et les alliances survivent non pas en agissant en premier, mais en agissant avec sagesse.