Bruxelles appelle à la modération alors que la faiblesse des réserves de gaz et le coût élevé des importations mettent en évidence le difficile équilibre entre la sécurité d’approvisionnement et le maintien d’une énergie abordable.
La dernière alerte énergétique en date en Europe s’accompagne d’une distinction délicate : il y a peut-être suffisamment de gaz pour éviter une situation d’urgence immédiate, mais s’en procurer à un prix acceptable est une autre affaire. À l’approche de l’hiver, Bruxelles demande aux gouvernements de considérer la réduction de la consommation comme un élément essentiel de leur réponse, parallèlement aux efforts visant à garantir les importations et à reconstituer les stocks.
Dans une lettre à laquelle Euronews a eu accès, le commissaire européen à l’Énergie, Dan Jørgensen, exhorte les États membres à maintenir ou à mettre en place des mesures visant à réduire la demande en gaz et en électricité. Son analyse est prudente plutôt que rassurante. La situation ne s’est pas améliorée depuis son précédent avertissement en mars, tandis que les réserves restent à des niveaux inhabituellement bas.
Selon les chiffres de Gas Infrastructure Europe cités dans le rapport, les installations de stockage de l’UE sont remplies à environ 70 %, soit environ 12 points de pourcentage de moins que leur niveau de l’année précédente. Ce déficit ne signifie pas pour autant que des pénuries soient inévitables. Il réduit toutefois la marge de manœuvre pour faire face à des perturbations imprévues de l’approvisionnement ou à une période prolongée de forte consommation.
Le marché reflète déjà cette vulnérabilité. Selon le rapport, l’indice de référence néerlandais TTF s’échange actuellement autour de 72 € par mégawattheure, soit environ 40 € de plus que son niveau avant les frappes américaines et israéliennes du 28 février contre l’Iran. Les perturbations au Moyen-Orient et la concurrence des acheteurs asiatiques pour le gaz naturel liquéfié exercent une pression supplémentaire sur le pouvoir d’achat européen.
Les analystes cités dans le rapport avertissent que les prix hivernaux pourraient dépasser les 100 € par mégawattheure si les exportations de GNL du Golfe ne se redressaient pas ou si les travaux de maintenance en Norvège prolongeaient les contraintes d’approvisionnement. Il s’agit là de prévisions conditionnelles, et non d’une affirmation selon laquelle de tels prix seraient inévitables. Néanmoins, elles expliquent pourquoi Bruxelles souhaite que des mesures soient prises avant que les températures ne baissent.
L’argument principal de la Commission est simple : les économies d’électricité permettent également d’économiser du gaz. Lorsque la demande diminue aux heures de pointe, les centrales électriques ont moins besoin de brûler de gaz. La réduction de ces pics de consommation peut donc alléger la pression tant sur l’approvisionnement en combustible que sur les prix de l’électricité.
S’appuyant sur l’expérience de 2022, Bruxelles propose des solutions concrètes : réorienter la consommation grâce aux compteurs intelligents et aux tarifs de détail, ajuster les températures dans les bâtiments publics, limiter le chauffage extérieur et éteindre l’éclairage public inutile la nuit. L’accent reste mis sur des mesures volontaires et soigneusement planifiées plutôt que sur des restrictions obligatoires.
Le défi consiste à rendre cette participation réaliste. Un foyer disposant d’appareils électroménagers flexibles peut être en mesure de moduler sa consommation ; une petite entreprise aux horaires d’ouverture fixes peut, quant à elle, avoir moins de possibilités. Des mesures efficaces devraient rendre les économies accessibles et intéressantes, plutôt que de partir du principe que tous les consommateurs ont la même capacité d’adaptation.
Tout aussi importante est la mise en garde de la Commission contre une ruée aveugle vers le remplissage des stocks. M. Jørgensen encourage les gouvernements à tirer parti de la flexibilité existante et à envisager un niveau de remplissage de 80 % plutôt que de viser à tout prix les 90 %. Ce raisonnement reflète une véritable tension : l’achat de quantités supplémentaires de gaz renforce la marge de sécurité des réserves, mais des achats simultanés sur un marché tendu peuvent faire grimper les prix.
Bruxelles fait valoir qu’un niveau de 80 % permettrait d’assurer une sécurité suffisante dans les conditions actuelles, tout en permettant d’étaler les achats dans le temps. Cette évaluation doit être considérée comme conditionnelle. Les niveaux de stockage ne constituent qu’un élément de la préparation, au même titre que la continuité des livraisons, la consommation effective et la durée d’une éventuelle perturbation.
Il est également rappelé aux gouvernements de revoir leurs plans d’urgence, notamment les contrats de gaz interruptibles et le passage des centrales électriques à des combustibles de substitution. Le fait de tenir ces outils à disposition ne signifie pas qu’ils seront nécessairement utilisés. Cela signifie simplement que la modération volontaire doit s’appuyer sur un plan d’urgence crédible.
L’Europe aborde cette période avec un système énergétique plus résilient qu’avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, affirme M. Jørgensen. Toutefois, la résilience ne peut pas éliminer l’exposition à la concurrence mondiale pour les cargaisons ni aux chocs géopolitiques.
Le défi immédiat consiste à déterminer si les gouvernements nationaux sont capables de coordonner leurs mesures de modération sans susciter de panique au sein de la population ni nuire à l’activité économique. Des informations claires, des mesures incitatives ciblées et une politique d’achat rigoureuse y contribueraient. Le problème de l’Europe ne réside pas simplement dans la quantité de gaz qu’elle peut s’assurer d’obtenir, mais dans la quantité qu’elle doit consommer, et au prix économique que cela implique au final.